Posts Tagged ‘dépression’

« Rester en vie », Matt Haig, Philippe Rey

Présentation de l’éditeur

A 24 ans, souffrant d’anxiété et de dépression, au cours d’un séjour en Espagne, Matt Haig s’est retrouvé au bord d’une falaise, les pieds à moitié dans le vide, sur le point de se précipiter… Rester en vie, cela paraît si difficile à celles et ceux qui sont au fond de l’abîme, qui ne voient poindre aucune lueur. Ce livre vif et sensible raconte les batailles que l’auteur a menées pour comprendre ce qui lui arrivait, pour le partager aux autres (pas toujours compréhensifs), et se mettre sur le chemin de la guérison. En cinq chapitres – Tomber, Atterrir, Se relever, Vivre, Etre -, l’auteur raconte avec sincérité comment il a progressivement vaincu sa maladie et réappris à vivre. Car les raisons de rester en vie sont nombreuses, et sont ici détaillées avec humour et conviction. Ouvrir ce livre, c’est entamer une exploration joyeuse des façons d’exister, d’aimer mieux, de se sentir plus vivant.

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Biographie de l’auteur

Matt Haig, 40 ans, vit à York. Il est l’auteur de cinq romans dont Les Radley (Albin Michel, 2010, Livre de poche, 2012) et Humains (Hélium, 2014).

« Tout plutôt qu’être moi », Ned Vizzini, La Belle colère

Présentation de l’éditeur

Durant l’une des séances chez son psy, Graig Gilner apprend qu’il existe une maladie mentale appelée le syndrome d’Ondine : ceux qui en souffrent oublient de respirer ; pour ne pas mourir asphyxiés, ils doivent se répéter sans cesse  » respire, respire, respire « . La dépression, Graig va en faire l’expérience, c’est ce qui arrive quand on oublie de vivre. Comme beaucoup d’adolescents, Graig est bien décidé à réussir sa vie. Il intègre l’une des plus prestigieuses prépas de New York, de celles qui font de vous un homme important et assurent votre avenir. Seulement, au bout d’un an, il ne mange plus, ne dort plus, n’arrive plus à se lever, pense sans arrêt à ses devoirs, ses exams et à la jolie copine de son meilleur ami. Pour faire front à tout ça, il ne trouve d’autre solution que de fumer de l’herbe en glandant pendant des heures. Graig est pris dans une spirale d’anxiété, d’inquiétudes, de peurs qui l’acculent et le paralysent. Comment en est-il arrivé là ? Comment est-on poussé au point où la pression se fait tellement forte et nous, si faibles que la seule solution qui s’offre à nous, c’est d’en finir ? Dans ce roman tendre et émouvant, inspiré d’un séjour qu’il a effectué en hôpital psychiatrique, Ned Vizzini aborde ses propres démons, son long combat contre cette maladie qui l’accable depuis des années. D’un sujet aussi délicat et tabou que la dépression adolescente, Vizzini crée un livre tout à la fois drôle et empreint d’espoir.

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Biographie de l’auteur

Né en 1981, Ned Vizzini commence à écrire pour la presse new-yorkaise, dont le Times, à l’âge de 15 ans alors qu’il est encore au lycée. Il publiera ensuite six livres dont Tout plutôt qu’être moi, qui sera adapté au cinéma. Parallèlement à sa carrière d’écrivain (il publie des articles dans le New Yorker et le Los Angeles Times, entre autres), il participe à l’élaboration de la série Teen Wolf, intervient régulièrement dans les librairies et les lycées pour expliquer comment l’art et l’écriture peuvent aider à surmonter les problèmes psychologiques. Le 19 décembre 2013, Ned Vizzini se jette du haut d’un immeuble de Brooklyn. Il a 32 ans, cela faisait des années qu’il se battait contre la dépression.

Rien

« Mourir, dormir » comme dit Hamlet.

Pour une fois, je ne veux pas mourir. Mais je veux dormir.

Mais quel réconfort trouver dans le sommeil quand on sait que tout reprendra demain, si tôt?

Le travail, les gens, les questions, les problèmes, les idées à avoir.

« Mourir… dormir, dormir ! peut-être rêver ! Oui, là est l’embarras. »

Rêver, ou plutôt faire des cauchemars. Des cadavres qui me poursuivent toute la journée.

Mais c’est mon seul refuge. Même si je suis déjà fatiguée à l’idée de me réveiller le lendemain.  Continuer, continuer toujours. Pourquoi? Pour où?

Oui, la vie est dure. Le travail, la solitude. Mener sa barque seule, sans personne sur qui se reposer, sans épaule sur qui pleurer. Ne pas rêver d’amour, ce serait comme rêver au gros lot, quelque chose qui n’arrivera pas, quelque chose qui ne fait pas partie de ma vie. Pas de regrets, c’est comme ça. Mais ça n’empêche pas le fait que ça soit dur d’être seule à se battre chaque jour.

Rien de neuf sous le soleil, en réalité. Juste le quotidien. Toujours le quotidien. Pas de quoi se plaindre. Pas de folie à l’horizon, pas d’enfer en vue.

Mais dormir. Dormir.

Je crois que je suis un peu déprimée. Et c’est si peu de choses à côté de la psychose ou de la mélancolie dévastatrice que ça ne paraît rien, rien qui justifie d’aller mal, rien qui justifie de demander de l’aide, rien. Mais ce rien est là, il ronge, il prend de la place, il grignote mes forces vitales. Ce rien, à force, il me fatigue. Ce rien est fatigant, dans tous le sens du terme. Fatigant, ennuyant, blasant. Tu me fatigues avec tes problèmes qui n’en sont pas, dit une part de moi-même.  Tu me fatigues, tu fatigues les autres, va dormir.

Dormir…

Je ne suis pas une plante verte

« Peut-être que s’il avait bien pris ses médicaments qui l’auraient abattu (…) comme une espèce de plante verte, il n’aurait pas pris son avion et ils n’auraient pas pu se planter avec ». C’est ce qu’on peut entendre dans Pourquoi docteur?

Passons sur le diagnostic sauvage de schizophrénie et sa réfutation par l’argument imparable de « on peut imaginer qu’un dépressif puisse conduire un avion, mais un psychotique c’est plus difficile » (vingt-sixième minute).

Je voudrais réagir à la défense des neuroleptiques comme médicament transformant les patients en plante verte. Il serait donc préférable d’être une plante verte plutôt qu’en crise psychotique. Déjà, ça reste à prouver et je suis persuadée que c’est parce que cet état est insupportable que de nombreux schizophrènes arrêtent leur traitement. Ensuite, ces médecins n’ont pas l’air de le savoir, mais il n’est pas nécessaire d’assommer les patients à coup de doses massives de neuroleptiques pour qu’ils aillent mieux.

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Je ne suis ni un danger ni une plante verte. Oui, il y a une vie pour les schizophrènes, oui, je suis vivante comme vous.

Je prends des neuroleptiques et je vis.

Je prends des neuroleptiques et je ris, je pleure, je me révolte, je râle, je m’énerve, je déprime, je rigole, je suis triste et contente.

Je prends des neuroleptiques et je travaille, je fais du sport, je monte les escaliers en courant, je suis fatiguée et je suis pleine d’énergie.

Je prends des neuroleptiques et je lis, j’écris, j’étudie, j’apprends chaque jour, j’ai des idées, des bonnes et des mauvaises, je prends des initiatives, j’ai des projets.

Je prends des neuroleptiques et j’aime et je déteste, je suis indifférente et enthousiaste, je saute de joie et je soupire.

Je ne suis pas une plante verte et je vous emmerde je sais encore me mettre en colère.

Va falloir arrêter

Faut que j’arrête de lire les commentaires sur internet

Faut arrêter, là. Faut juste arrêter. D’accuser le monde entier, de vouloir trouver une raison à tout, de vouloir tout maîtriser.

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Donc, il y a un gars qui crashe son avion et tue 149 personnes. C’est horrible. On ne veut plus que ça arrive. Et on va tout faire pour. Mais comment? On va essayer de comprendre ce qui lui est passé par la tête. On ne le saura jamais, mais c’est pas grave, on va tout imaginer et prendre des mesures en conséquences. Etait-il en pleine bouffée délirante aiguë? Commençait-il un trouble bipolaire ou schizophrénique? Les compagnies aériennes écartent déjà les psychotiques des ranges de leurs pilotes. Etait-il dépressif? Il l’a été en tout cas. Donc, il était certainement sous antidépresseurs. Ah ben, voilà, c’est la faute aux AD, aux psychiatres, aux médecins généralistes. Brisons le secret médical. Condamnons les médecins qui fournissent l’arme du crime. Voyons en chaque personne sous antidépresseurs un tueur potentiel.

Est-on obligé de stigmatiser toute une population à chaque drame (musulmans et personnes souffrant de maladies mentales en tête)? Est-on obligé d’inventer de nouvelles mesures qui n’éviteront pas le prochain drame, car celui-ci sera forcément différent de celui d’aujourd’hui? Est-on obligé d’entendre les loups crier à chaque fois? De vouloir mettre sous contrôle, encore et encore, et toujours plus, pour un drame, certes tragique, certes atroce, mais imprévisible?

On ne prévoira jamais tout. On ne saura jamais ce qui se passe exactement dans la tête des autres. Il y aura toujours des actes insensés, des choses qui nous échappent, des événements incompréhensibles. Si nous voulons vivre sereinement, il nous faut l’accepter, pour ne pas devenir une société paranoïaque.

Faut juste arrêter de tout mélanger. Les gens qui se soignent et l’infime minorité qui tue, les bienfaits des psychotropes et leurs abus, la psychiatrie et le pouvoir hospitalier. Ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Ne pas jeter tous les patients psychiatriques aux orties. On ne parle plus de schizophrénie, là, on parle de dépression. Vous ne pouvez plus croire que vous n’êtes pas tous concernés. Il va falloir accepter que le drame fasse partie de notre vie, si on ne veut pas la rendre invivable.

Et c’est une schizophrène sous antidépresseurs qui vous le dit (encore en liberté, encore au travail, pour le moment).

La différence entre la déprime et la dépression

En tout cas, telle que je la vis.

La déprime, c’est quand je me lève du mauvais pied. Quand je suis de mauvaise humeur, que rien ne m’enthousiasme voire que tout m’ennuie. L’avenir me pèse, les événements de la vie me semblent difficiles à surmonter, je n’arrive pas à envisager de solutions satisfaisantes. Je n’ai envie de parler à personne, je suis à cran, tout m’énerve. Je n’ai aucune bienveillance envers moi-même, mes défauts me semblent insupportables pour moi et pour les autres. Il m’arrive de pleurer chaque soir en pensant à la situation difficile que je vis. Mais, globalement, je fonctionne normalement.

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La dépression, c’est une douleur physique et morale insupportable. Un douleur constante dans le ventre, le coeur, les bras. C’est un puits sans fond qui m’aspire. Ca m’empêche de réfléchir. Cette douleur, il me semble qu’elle ne passera jamais. Je pourrais prendre un anxiolytique pour m’endormir, mais seule l’automutilation me vient à l’esprit. Avoir mal au poignet pour ne plus avoir mal à l’intérieur. Je ne me dis pas que ça passera demain, parce que si ça dure depuis vingt-quatre heure, ça veut dire que tout va recommencer comme avant, que c’est parti pour des mois. Je ne pense ni à mon avenir ni à mes problèmes actuels, la dépression est au-delà du quotidien. Mes seuls réconforts, ce sont mon lit et le sang qui coule. La dépression, c’est uniquement dans l’immédiateté, et non dans les problèmes ou leurs éventuelles solutions. Ce sont des larmes, tout le temps, pour tout et pour rien. La dépression, c’est une mort psychique, c’est être à terre, ou debout mais brisée, et c’est tout.

La déprime, ça se contrôle avec la raison.

La dépression, ça se laisse toucher par des mots apaisants, de la bienveillance et de la douceur. Tellement toucher que ça me tord le ventre, et que c’en est douloureux, mais bon aussi.

« Chute libre », Mademoiselle Caroline, Delcourt

À trois reprises dans sa vie, Mademoiselle Caroline plonge dans la dépression. Une chute libre racontée dans ses «Carnets du gouffre» 100 % autobiographiques. À la fois drôles et émouvants.

Du protocole médicamenteux à la rechute, elle apporte un témoignage pour déculpabiliser ceux qui sont tombés dedans et donner des clés de compréhension à leur entourage. Certains dessins ont été réalisés sur le vif à l’époque de sa maladie. Troublant…

Dépression post-partum : « C’est la nuit qu’on veut se jeter par la fenêtre »

L’unité de maternologie de Saint-Cyr-L’Ecole ne devrait plus accueillir, le soir, les mères souffrant de dépression post-partum. Une maman témoigne.


Une mère et son enfant, à la maternité, à Paris (AJ PHOTO/BSIP)

Par un communiqué daté du 6 septembre, le centre hospitalier Jean-Martin Charcot a annoncé « l’évolution » de son unité de maternologie de Saint-Cyr-L’Ecole (Yvelines) en « unité parents-bébés ». Simple changement sémantique pour définir ce lieu pilote, fondé il y a 26 ans, où sont prises en charge les mères souffrant de post-partum ?

Pour les associations de défense des mères et de cette pratique spécifique de traitement de la difficulté maternelle, il s’agit bien plus d’une mise à mort.

« Le nouveau projet permettra de développer une hospitalisation de jour », explique le communiqué.

« Un retour en arrière », dénonce le docteur Frédérique Jean, vice-présidente de l’Association française de maternologie, puisque jusqu’à présent, la prise en charge des mères était aussi assurée de nuit pour des séjours courant sur plusieurs semaines.

Depuis juin 2013, l’unité est d’ailleurs rattachée à un pôle de psychiatrie infanto-juvénile. « On psychiatrise une souffrance qui n’est pas pathologique », s’étrangle Cécile Croquin, coprésidente de Maman blues, une association d’aide aux mères souffrant de post-partum.

« C’est gravissime, confirme Frédérique Jean. Cela va totalement à l’encontre des soins dispensés en maternologie où il s’agit de redonner confiance aux mères. Là, on leur colle l’étiquette de “mère folle”. »

A notre demande d’interview, la direction du centre hospitalier Charcot nous a fait savoir qu’elle n’avait « rien à ajouter » au communiqué.

Vanessa : « J’ai du mal à l’aimer »

 

LA DÉPRESSION DU POST-PARTUM

Difficile de donner des chiffres exacts, tant ce mal reste encore difficilement assumable, dans une société où l’image de la maternité ne souffre pas d’être écornée… On estimerait à 10% le pourcentage de mères en faisant les frais chaque année.

Au terme de « dépression du post-partum », les tenants de la maternologie préfèrent d’ailleurs celui de « difficulté maternelle » puisque ce qui se joue dans ce profond mal-être qui atteint la mère, de quelques semaines à quelques mois après la naissance, c’est sa difficulté à établir un lien avec son nourrisson.

« La difficulté maternelle recouvre des réalités très diverses, de la grosse fatigue jusqu’à l’envie de mourir. Mais dans tous les cas, il est important de ne pas la banaliser. De ne pas juste se dire “ça va passer” », estime Frédérique Jean.

Vanessa, 33 ans, mère d’une fille de 4 ans et demi et d’un garçon de 17 mois, est passée par l’unité de maternologie en 2012, quand son fils avait 6 semaines. Elle raconte.

« Dès le jour de sa naissance, mon petit garçon m’a paru étrange. Je m’attendais à avoir un bébé brun et chevelu, à l’image de ma fille, née quelques années auparavant. Or, j’accouche d’un nourrisson presque chauve, très blanc aux yeux bleus.

J’ai le sentiment de ne pas le “ reconnaître ”. Je n’arrive pas à faire de belles photos de lui : il hurle énormément, il régurgite tout le temps : pas un cliché où ses habits ne sont pas maculés. Et il trimballe avec lui une constante odeur de vomi. Je ne me le formule pas, mais j’ai du mal à l’aimer.

Les jours passent. Merlin crie toujours énormément. Les tétées durent une éternité et, à la fin, il recrache tout. Il dort peu et logiquement, moi non plus. Je me lève trois ou quatre fois par nuit, je n’ai bientôt plus assez de vêtements pour le changer entre deux vomis. Je suis épuisée et on me dit que “ c’est normal ”. Moi, je me dis que je vais partir. Que ce sera mieux pour mon mari et mes enfants. Que je reviendrai dans quelques années, quand les choses se seront apaisées. Que pour mon fils, je ne suis qu’une source de nuisance. Que je ne “ sais ” pas faire.

Un soir, la tétée de Merlin prend des plombes, comme d’habitude. Je n’en peux plus et je le pose dans son lit. Parce qu’à ce moment là, je me dis que je vais le passer par la fenêtre. Je vais donner le bain à mon aînée qui fait un peu la folle pour attirer mon attention. Elle m’agace et je lui saisis le poignet, violemment. Et j’ai cette pensée qui me traverse le crâne : “ Cogne la contre le carrelage, ça va la calmer. ” Là, je me dis que non, ce n’est pas “ normal ”, qu’il faut que je me fasse aider.

“Pas normal”

J’avais entendu parler de l’unité de maternologie sur le site de Maman blues, une association qui aide les mères victimes de dépression post-partum. Je reste longtemps devant mon téléphone. Il faut du courage pour appeler, pour dire qu’on ne va pas bien. Au bout du fil, une infirmière me passe immédiatement une psy. Je me rappelle qu’elle m’a dit :

“ Ce n’est pas normal que la maternité vous mette dans cet état-là.”

“ Pas normal ”. Pour la première fois, on reconnaît ma situation… “ Je vous propose un rendez-vous demain ”, poursuit-elle. Je n’ai pas le temps de dire non.

Le lendemain, je me maquille, histoire de montrer que je ne vais pas si mal que ça. A l’unité de maternologie, on ne vous fait pas poireauter pendant des heures : je suis reçue rapidement par deux thérapeutes. Merlin est avec moi et, très vite, je me sens entourée d’une grande douceur. A la fin de l’entretien, le docteur Carlier, la psychiatre responsable de l’unité, me propose, si je le souhaite, une hospitalisation de deux semaines. Je pleure toutes les larmes de mon corps. De tristesse, d’une part, parce que cette admission signifie que je ne vais vraiment pas bien. De soulagement aussi parce que je sens qu’ici, on va pouvoir m’aider.

Je reste deux mois et demi en maternologie. Nous sommes quatre mères, épaulées par une équipe soignante extraordinaire. Chaque jour, nous avons des entretiens avec des psys. J’y parle de mon histoire, on fait un retour sur la grossesse.

Les infirmières : elles sont des tantes, des cousines

Avec le recul, je ne saurai pas trouver “ une ” cause précise à mon pétage de plomb. Mais des portes se sont ouvertes. J’entrevois des réponses possibles liées à mon histoire familiale, au sexe du bébé. Il y a aussi une équipe d’infirmières qui nous aide à nous occuper des enfants, prend le relais quand nous n’en pouvons plus. Elles nous supplient presque de dormir pour que nous récupérions.

Elles ne portent pas la blouse et, à nos yeux, elles sont comme des tantes, des cousines. En fait, l’unité de maternologie offre ce que notre société moderne nous a fait perdre : un accompagnement sur le chemin de la maternité. Aujourd’hui, les familles sont plus éclatées, nos mères moins présentes pour nous aider. Quant à nous, nous voulons à tout prix endosser un habit de “Superwoman ” très lourd à porter. Il me semble qu’aujourd’hui, la maternité, c’est une histoire de femme seule.

Entre mamans, nous échangeons peu. Nous prenons nos repas ensemble, pour autant, nous ne nous racontons pas nos vies. Nous ne voulons pas nous “ charger ” les unes les autres. Nos valises sont suffisamment lourdes comme ça. A l’unité, il n’y a pas de télé, pas de radio. Ça ne me gêne pas. Le calme, c’est ce dont nous rêvons toutes depuis des semaines. Les sorties sont encadrées. Pour autant, je n’ai pas l’impression d’être en prison. Au contraire, on me réapprend la vie. On m’encourage à prendre rendez-vous chez le coiffeur et l’esthéticienne qui sont à côté. Je vais au cinéma avec mon mari. A Saint-Cyr, on ne fait pas que sauver une mère et son enfant. On sauve finalement toute une famille.

Là-bas, Merlin est pris en charge. On lui a diagnostiqué de sérieux reflux gastriques et on lui donne un traitement qui fonctionne. Je recommence à prendre des photos, à faire des petits films de lui. Il babille. Pour moi, le début de la guérison est marqué par ma décision d’arrêter de l’allaiter. Je n’ai jamais aimé ça, ce n’est pas mon trip. Et à la pharmacie, en lui choisissant soigneusement biberon, tétine et lait, j’ai pour la première fois le sentiment de m’occuper bien de lui. La sortie se fait de façon progressive. On rentre chez soi une nuit, puis deux jours. Les entretiens psys se font plus courts, moins profonds. On sent qu’on peut s’envoler à nouveau.

Scandaleuse réorganisation

A mes yeux, la “ réorganisation ” de Saint-Cyr est scandaleuse. Elle démontre de la part de l’hôpital Charcot – dont dépend l’unité – une profonde méconnaissance de ce qu’est la maternologie et un mépris des patients.

Je ne me considère pas conservatrice, mais il me semble que c’est une base essentielle pour tout être humain que d’avoir un lien familial solide. A Saint-Cyr, on “ construit ” des mères et des enfants qui vont bien. Que vont devenir ces mères qui n’ont pas d’antécédents psychiatriques mais qui souffrent d’un mal qui touche quand même près de 10% des parturientes ?

Que vont-elles faire le soir, quand, à 17 heures, elles trouveront porte close parce que l’unité n’assurera plus qu’un accueil de jour ? Car ne nous leurrons pas : c’est la nuit que les angoisses sont les plus abominables. C’est dans ces moments-là qu’on veut se jeter par la fenêtre. Et son bébé avec. »

http://www.rue89.com/2013/09/11/depression-post-partum-cest-nuit-quon-veut-jeter-fenetre-245625

Sibylline raconte l’hôpital psychiatrique

Posté par le 7 nov 2011 dans À la une, MagazinePas de commentaires

sibylline_entonnoir_introAprès l’érotique Premières Fois et le joli conte Le Trop Grand Vide d’Alphonse Tabouret, Sibylline change radicalement de registre. À 33 ans, elle revient sur un des épisodes les plus douloureux de sa vie : ses quelques semaines d’hôpital psychiatrique après une tentative de suicide, à l’âge de 17 ans, une décennie après le propre suicide de sa mère. Magistralement dessiné par Natacha Sicaud, Sous l’entonnoir est tour à tour instructif et flippant, toujours juste et touchant. Rencontre avec une jeune femme qui occupe toujours un poste de standardiste chez Delcourt, et qui ne sent toujours pas scénariste. À tort, ce livre en est la preuve.

publicité

sibylline_attacheeComment en êtes-vous venue à raconter cette histoire, votre histoire ?
Après Premières Fois et son succès, j’ai ressenti un énorme vide. Je me suis dit que je n’y arriverai plus, et dans le même temps, je ressentais le besoin impérieux de faire à nouveau des livres pour le bonheur qu’ils apportent. Mon éditeur, David Chauvel, m’a alors dit : « N’attends pas de pondre Guerre et paix, écris n’importe quoi, mais écris ! »J’ai suivi ses conseils, et comme j’avais déjà vaguement l’idée de parler un peu de mon histoire, j’ai choisi d’évoquer ce mois d’internement à Sainte-Anne. Et rapidement, à ma grande surprise, David Chauvel s’est enthousiasmé pour ce projet.

sibylline_entonnoir_hpÀ quelles difficultés vous êtes-vous heurtée?
Pour moi, écrire est toujours un acte hyper douloureux. Je ne sais pas comment faire, je ne connais pas les trucs… et ça me fait peur. Même pour ce livre-là, alors que c’est quand même un peu de la triche, car je connais forcément cette histoire par coeur… D’ailleurs, ce fut sans doute ma plus grosse appréhension durant l’écriture : je ne trouvais pas mon récit intéressant, il m’ennuyait, je me demandais ce que les lecteurs pourraient bien y trouver.

Mise à part votre expérience, le sujet de la psychiatrie vous intéressait-il ?
Pas tellement. Pour moi, l’épisode de Saint-Anne fut comme un bon coup de pied aux fesses, pour me dire qu’il fallait que je fasse en sorte d’aller bien. C’est très loin tout ça… Mais entre temps, je suis devenue amie avec une psychiatre, et discuter des relations entre médecins et patients m’a beaucoup intéressée.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans votre séjour en hôpital psychiatrique ?
La contention. Le sentiment terrible de comprendre à quel point on perd tout pouvoir décisionnaire et physique et que c’est un inconnu qui va décider à notre place. C’est l’enfer. Et puis, il y a l’ennui. Ces journées qui s’étirent, qui n’en finissent pas… Le silence aussi, et la difficulté de se concentrer sur quoi que ce soit, notamment à cause des médicaments.

sibylline_entonnoir_autreIl y a les autres patients aussi. Dans le livre, on sent un danger planer…
C’est surtout parce que les autres sont imprévisibles et qu’on ne connaît pas leur pathologie. Certains sont dépressifs, d’autres profondément déconnectés de la réalité, et on ne sait pas comment interagir avec eux. Et certains sont grands et forts, et peuvent être impressionnants. C’est comme quand on se promène tard le soir dans un endroit inconnu en se demandant qui on va croiser. Ou quand on est dans la salle d’attente d’un médecin et qu’on se demande s’il vaut mieux s’asseoir à côté de la dame qui a l’air d’avoir une gastro ou du type qui crache ses poumons. Et cela, tous les jours, à chaque instant.

sibylline_entonnoir_laVotre livre cherche-t-il à dénoncer ce mode de prise en charge ?
Pas du tout, c’est vraiment un livre de souvenirs, et je suis même retournée à Sainte-Anne pour récupérer mon dossier et chercher à légitimer ma démarche. Il y a une grande différence entre le ressenti d’une ado mal dans sa peau qui sort d’un mois d’internement, et mon point de vue aujourd’hui : j’enverrai la Terre entière voir un psy, c’est super utile !C’est d’ailleurs curieux ce truc honteux, en France, avec les maisons de repos ou les cliniques privées. En Angleterre ou aux États-Unis, on peut annoncer sans honte qu’on part un mois se reposer, en cure, en désintox, car on n’en peut plus. Ici, ça ne se fait pas, c’est dommage.

Sortir Sous l’entonnoir, quinze ans après les faits, est-ce une façon de tourner définitivement la page ?
Je n’ai pas l’impression d’avoir fermé ou réparé quelque chose avec ce livre, ni même d’avoir réglé des comptes… Mais quand je dis ça, ma copine psy me traite d’hypocrite ! Il y a sans doute un processus à l’oeuvre…

sibylline_entonnoir_familleComment s’est passé le travail avec Natacha Sicaud ?
Je me suis sentie un peu coupable de lui confier une histoire si peu drôle et si personnelle… Car je voulais qu’elle puisse s’approprier vraiment l’histoire. Et puis elle m’a demandé si je voulais qu’elle donne mes traits à l’héroïne, que j’avais baptisée Aline pour créer une distance. Je lui ai dit de faire comme elle le sentait, et finalement c’est bien moi dans l’album, ça fait bizarre… Ce que j’aime dans le dessin de Natacha, c’est son intelligence des postures et des corps.

sibylline_entonnoir_parlerD’où vient ce titre, un peu étrange au premier abord, Sous l’entonnoir ?
Au tout début du projet, le livre devait s’appeler HP. Mais je rencontre alors Lisa Mandel, nous échangeons sur nos projets respectifs et j’apprends qu’elle s’apprête aussi à sortir un livre intitulé HP ! Ensuite, pendant presque deux ans, nous n’avons pas trouvé autre chose. Et puis, quand c’est devenu un petit peu urgent de donner un titre au livre, nous avons commencé à faire des blagues. Nous nous sommes inspirés des classiques de la littérature française. Par exemple : « Longtemps je me suis couché de bonheur, mais ce n’était pas ma faute, c’est parce que je prenais des médicaments. » Bref, nous avons quitté Proust pour Zola, sommes tombés sur L’Assommoir… qui a ensuite fait apparaître L’Entonnoir. Et David Chauvel a suggéré Sous l’entonnoir. Au final, j’adore ce titre !

Propos recueillis par Benjamin Roure

Sous l’entonnoir.
Par Natachad Sicaud et Sibylline.
Delcourt, 17,50 €, le 19 octobre 2011.

http://www.bodoi.info/a-la-une/2011-11-07/sibylline-raconte-lhopital-psychiatrique/53184

Vous prendrez bien quelques électrochocs?

En France, chaque année, près de 70.000 électrochocs sont pratiqués en hôpital psychiatrique. Retour sur une thérapie que l’on croyait révolue.

La vieille dame s’allonge. «Alors, comment vous sentez-vous depuis la dernière fois?»On ne le saura pas. L’anesthésie et le curare font déjà leur effet.

Deux électrodes lui sont appliquées sur un côté du crâne, une serviette est enfoncée dans sa bouche pour protéger ses dents. Le psychiatre presse le bouton. Le «choc» dure deux secondes. Léger spasme: son corps frémit et ses pieds s’agitent légèrement. C’est terminé. Direction la salle de réveil où émergent déjà une poignée de patients. Dans cinq ou dix minutes, elle pourra prendre un petit-déjeuner. Six à quinze séances à raison de deux ou trois par semaines sont nécessaires pour soigner une dépression. Après la cure, pas question d’arrêter totalement les séances. Le patient devra suivre un traitement dit «de maintenance», avec des séances espacées mais régulières.

Des électrochocs? Tout le monde garde à l’esprit LA scène de Vol au-dessus d’un nid de coucou. Jack Nicholson emmené pour subir un traitement-punition, attaché à une table d’opération, une balle en caoutchouc dans la bouche. Les yeux se révulsent, les convulsions obligent les infirmiers à le maintenir solidement.

Certains encore doivent se rappeler d’Antonin Artaud et de la terreur qui étreignait le poète les matins où il devait aller «au choc».

Plus de 70 ans après son invention, le traitement par électrochocs, symbole d’une psychiatrie et de techniques barbares que l’on croyait révolues, est toujours d’actualité, même il n’a plus grand-chose à voir avec ces images fantasmées.

Mais combien d’ECT sont pratiquées chaque année dans notre pays? En 1999, voilà ce que disait la Société française d’anesthésie et de réanimation (SFAR):

«Il est recensé 200.000 actes d’ECT par an en Grande-Bretagne, 100.000 aux États-Unis. En France, il est difficile d’avoir des données chiffrées sur la fréquence d’application de cette thérapeutique. Le nombre d’ECT serait proche de 70.000 par an.»

Depuis, plus rien. Ni la Haute autorité de Santé, ni la Caisse nationale d’assurance maladie ne sont en mesure d’évaluer cette pratique. On la retrouve tout de même au détour du rapport de l’Inspection générale des sociales paru en mai (1) qui analyse les accidents en psychiatrie. Le terme apparaît une fois et sans commentaire.

«On note que dans 29,4% des cas [de chutes], les séjours comportaient un acte de sismothérapie: le malade était transféré en hôpital général ou en clinique pour y recevoir un électrochoc sous anesthésie générale.»

Les électrochocs font en tout cas partie du quotidien du Dr de Carvalho. En une matinée, ce psychiatre, assisté d’un anesthésiste et d’infirmières, peut traiter une vingtaine de patients. Quasiment à la chaîne. Les malades défilent. Certains sont un peu intimidés, d’autres amaigris par la maladie qui les ronge.

Le but: provoquer une crise d’épilepsie

«Quand on arrête les séances, un patient sur deux rechute», admet William de Carvalho. Il faut tout recommencer. Mais pour ce défenseur convaincu des électrochocs, il s’agit du «traitement actuel le plus puissant pour traiter les dépressions graves».

Si l’on oublie souvent que les électrochocs sont encore utilisés dans nos hôpitaux, c’est peut-être parce qu’ils ont changé de nom. Comme pour gommer la barbarie du terme, on parle désormais d’électroconvulsivothérapie (ECT) ou de sismothérapie. Cette dernière appellation est «une absurdité»,selon William de Carvalho, coordonnateur du Pôle ECT de la Maison de Santé de Bellevue.

«Cela renvoie à l’idée que l’efficacité du traitement est due à un séisme, à une secousse. C’est une conception passéiste. En réalité, cette technique n’a rien à voir avec le fait d’effrayer le patient pour le réveiller!»

Le but, c’est de provoquer une crise d’épilepsie. C’est en observant les abattoirs de Rome qu’un psychiatre, Ugo Cerletti, a eu l’idée en 1938 d’utiliser l’électricité pour déclencher la crise d’épilepsie. Il avait remarqué qu’avant d’égorger les porcs, les bouchers les rendaient inconscients grâce à un courant électrique qui les faisait convulser.

Que se passe-t-il quand un patient reçoit un électrochoc? «En luttant contre la crise, le corps sécrète une substance antidépressive, dit William de Carvalho. On ne sait pas exactement comment cela fonctionne. Ce qu’on sait, c’est que les électrochocs améliorent la connectivité neuronale.»

Le nom a changé, la pratique aussi. «Aujourd’hui, précise William de Carvalho, on administre une stimulation électrique quantifiable et reproductible.»

Avant les années 1960, les électrochocs se pratiquaient sans anesthésie et on ne demandait pas leur avis aux patients. «A l’époque on tâtonnait, justifie Florence de Mèredieu, auteur d’un livre sur Antonin Artaud et les électrochocs.Ça avait une dimension expérimentale.»

«Avant 1930, les psychiatres n’avaient aucun traitement efficace pour soigner les malades qui croupissaient dans des asiles d’aliénés, argumente Jean-Noël Missa, historien auteur de Naissance de la psychiatrie biologique. Dans ce contexte, les électrochocs ont été perçus comme une véritable révolution.»

Puis des médicaments efficaces apparaissent, l’antipsychiatrie a le vent en poupe et les électrochocs tombent en disgrâce. Ils manquent même de disparaître dans les années 1970. C’est l’époque des films très critiques envers une certaine psychiatrie: Vol au-dessus d’un nid de coucou, bien sûr, mais aussi Family Life de Ken Loach, dans lequel la jeune Janice décline après avoir subi des électrochocs.

Avec l’anesthésie générale, on gagne en confort. De même au début, les convulsions des patients provoquaient souvent de graves fractures. La curarisation qui paralyse les muscles empêche désormais ce genre de complication. Le taux de mortalité –estimé à 2 pour 100.000 séances d’ECT– est comparable à celui lié à une anesthésie générale pour une intervention mineure.

Le principe lui-même n’a pas vraiment changé en soixante-dix ans. La différence, outre ces évolutions, c’est que désormais, on n’utilise plus les ECT pour soigner tout et n’importe quoi. Les indications sont très précises. Les électrochocs sont prescrits pour les dépressions graves de type mélancoliques, certains cas de schizophrénie et la bipolarité lorsque le malade est dans une phase dépressive. Plus d’abus donc (2)…

Selon le Dr Carvalho, ils agissent plus rapidement –au bout de quatre à six semaines, contre huit mois pour les médicaments– et plus efficacement que les antidépresseurs. Il milite pour que le traitement par ECT ne soit pas qu’un dernier recours.

Malgré ces arguments, malgré les progrès techniques, les électrochocs provoquent toujours un certain effroi. «J’ai vu une dame pleurer de peur», raconte Catherine, patiente bipolaire «en maintenance». «J’ai tout de suite été contre, se souvient Annie, 67 ans, elle aussi sous ECT d’entretien. Quand j’ai dit à mon analyste qu’on m’avait proposé des électrochocs, elle a hurlé. Je me suis rangée à son avis. Pour moi, c’était Vol au-dessus d’un nid de coucou. Je me suis dit: on va me décérébrer, me vider de ma substance.» Elle se laisse finalement convaincre: «Les médecins m’ont expliqué qu’il n’y avait pas de saignements dans le cerveau, que les électrochocs ne détruisaient pas les neurones. Et même qu’ils renforcent les connexions

Aujourd’hui, celle qui s’«en faisait un monde», a cessé de résister. Annie admet que cela va beaucoup mieux. Quant à Catherine, malade depuis l’adolescence et insensible aux antidépresseurs, elle regrette qu’on ne lui ait pas proposé les électrochocs plus tôt. «Je suis tellement contente, alors que j’étais défaitiste au départ. J’étais dans une phase suicidaire, au bout de quatre semaines de clinique, j’ai repris les rênes. Je n’ai pas arrêté les médicaments et j’ai l’impression que c’est le combiné des deux qui a fonctionné.» Sa maladie revenant par cycle, elle sait bien que la partie n’est pas gagnée. Elle est désormais convaincue d’une chose: «Il faut réhabiliter les ECT.»

Zones d’ombre et black-out

Pourtant, la méthode est toujours controversée. Principal effet secondaire qui cristallise les critiques, les atteintes à la mémoire.

«Antonin Artaud n’a pas arrêté de dire qu’il avait perdu des pans entiers de sa mémoire à cause de la répétition des électrochocs», assure Florence de Mèredieu. «Les effets sur la mémoire sont difficiles à mesurer. Une crise d’épilepsie laisse des troubles. Alors douze… souligne Bernard Odier, psychiatre membre de l’Association de Santé mentale du XIIIe arrondissement de Paris. On se demande même si les pertes de mémoire n’ont pas un rôle dans l’efficacité des ECT. A la manière d’une ardoise magique!» «Les effets sur la mémoire sont très violents dans les périodes d’ECT intenses, confirme Catherine. Vous ne vous souvenez de rien. Vous pouvez même ne pas vous souvenir d’avoir subi des ECT.» Mais selon le Dr William de Carvalho, «la gêne cesse dès lors qu’on arrête les électrochocs. Quinze jours après, c’est terminé.»

Ce que réfutent de nombreux patients. Sur le site electrochocs.sosblog.fr, certains affirment avoir d’énormes black-out, comme Judith, soignée pour une dépression majeure. Elle raconte: «Mon état s’est amélioré, mais depuis, je suis victime d’amnésie totale concernant plusieurs mois de ma vie (période des ECT)… Je n’ai pas souvenir de mon état, des personnes que j’ai connues alors ni de ce que j’ai pu faire.» Mais difficile de faire la part des choses entre les effets des électrochocs et ceux de la maladie.

Même si dans le milieu psychiatrique son efficacité est désormais admise, certains restent réticents face à cette thérapeutique. «La mémoire, c’est le fondement de l’être humain, de la vie, explique Jocelyne Méchali, psychiatre à la Fondation Bon Sauveur à Albi, qui reconnaît une aversion tout à fait subjective pour les électrochocs.» Selon elle, la supériorité des ECT sur les médicaments n’est pas prouvée. «On pratique toujours des ECT sur des patients qui prennent déjà des antidépresseurs, donc on ne peut pas évaluer leur efficacité réelle. Et puis, dans l’histoire de la psychiatrie, on a vu faire tellement de choses barbares avec des arguments qui paraissaient valables…»

«C’est le meilleur traitement anti-suicide!», fait valoir pour sa part William de Carvalho, qui regrette qu’en raison de ces réticences idéologiques notamment, certains secteurs hospitaliers ne soient toujours pas équipés en ECT. Pour lui, finalement, les pertes de mémoire sont un moindre mal, quand on est face à quelqu’un qui est à deux doigts de se suicider.

«Il ne faut pas oublier que les maladies mentales tuent, souligne Bernard Odier. En 1935, avant les ECT, 35% des malades qui rentraient en hôpital psychiatrique mouraient dans l’année. Aujourd’hui, cette proportion est infime.» En 2009, 421.245 personnes ont été hospitalisées selon le rapport de l’Igas, qui indique par ailleurs que 215 patients sont morts cette année-là dans un service de santé mentale. Bernard Odier nuance: «La psychiatrie est quelque chose de très complexe. Imaginez qu’il a été plus simple de connaître le fonctionnement d’un cœur que celui du cerveau. Nous en sommes au stade où la position raisonnable, c’est l’impossibilité de trancher.»

Un tel traitement ne peut de toute façon pas laisser indifférent. Pour Bernard Odier, «il y a un lien profond entre la mélancolie –cette pathologie dans laquelle on retourne son agressivité contre soi– et le fait que pour traiter cette monstruosité on utilise un traitement qui fait peur». Comme une sorte «d’équilibre des périls…»

Aurore Lartigue

(1) Analyse d’accidents en psychiatrie et propositions pour les éviter, Françoise Lalande et Carole Lepine, Inspection générale des affaires sociales, mai 2011.

(2) En France du moins car en 2009, en Chine, le ministère de la Santé a dû intervenir pour interdire l’usage des électrochocs pour traiter les accros du net!

http://www.slate.fr/story/43789/electrochocs-psychiatrie

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