Archive for Réflexions personnelles

Paroles réconfortantes

Aujourd’hui, quelqu’un est arrivé sur mon blog en tapant sur un moteur de recherches « paroles réconfortantes à dire à un schizophrène en souffrance ».

Alors, j’ai envie de dire ce qui m’a réconforté ou non quand j’étais en crise.

La première chose à faire, je pense, est de ne pas faire semblant de comprendre ce que vous ne comprenez pas. Si vous ne comprenez pas ce qu’on ressent, ce n’est pas grave et c’est normal. Je me suis bien plus sentie comprise quand on m’a dit « je ne pourrai jamais comprendre ce que tu vis, mais je suis là » que quand on a minimisé mes troubles en essayant de les comprendre. Minimiser est une chose que beaucoup de gens ont tendance à faire, pensant rassurer leur interlocuteur. Dire « ça va aller » alors qu’on n’en sait rien, ça m’énerve plus qu’autre chose, et j’entends surtout qu’on ne veut pas que je me plaigne. Dire « mais tu es juste angoissée à cause des examens, du travail, etc. », c’est ne pas prendre la mesure des choses et ça n’aide pas non plus.

Ensuite, ne pas mentir. Quand j’ai été hospitalisée, mon psychiatre aux urgences m’a dit « c’est juste pour la nuit » et l’infirmière à l’étage « c’est juste pour quelques jours ». Résultat, je me suis sentie profondément trahie par mon psychiatre et j’ai voulu quitter un endroit  où on me mentait. J’aurais préféré qu’on me dise directement que c’était pour quelques jours, ou jusqu’à ce que j’aille mieux, ou le temps que je décide.

Il ne faut pas non plus dire que ce que je ressens n’a pas de sens. Il faut respecter mon ressenti, me dire que vous imaginez que ça doit être dur, effrayant, angoissant, même si pour vous ça n’existe pas. Quand j’avais des angoisses à propos des papillons, ma psychiatre m’a rassurée en me disant qu’il n’y en avait pas derrière moi. Ce qui était réconfortant, c’était qu’elle prenait mon ressenti au sérieux, elle n’a pas haussé les épaules en disant « mais non, il n’y a rien! ». Là, il s’agissait de quelque chose de facile à vérifier, et je pouvais me baser sur sa parole parce que j’avais confiance en elle. Quand ce n’est pas le cas (par exemple, les gens parlent dans mon dos), ça ne sert à rien de nier frontalement, après tout vous ne savez pas si c’est vrai ou pas, il faut plutôt poser des questions pour que je m’interroge sur mes croyances. Quand je suis allée au salon de livre, j’avais l’impression que tout le monde me jugeait incompétente. Ma psychiatre ne m’a pas dit que c’était faux, mais m’a demandé si on m’avait déjà dit que j’étais incompétente, si on ne me l’aurait pas déjà fait remarquer en dix-sept ans de carrière si ça avait été le cas, et ça m’a semble sensé comme raisonnement.

Dire des choses gentilles comme « je tiens à toi », « je suis là pour toi », ne sont jamais de trop non plus, car je doutais très souvent de l’amour de mes proches.

Je sais qu’aider un schizophrène en souffrance, c’est marcher sur des œufs, et que ce n’est pas facile. Surtout, n’oubliez pas d’écouter la personne et ne partez pas du principe que ce qu’il dit n’a pas de sens, ce sera déjà un grand pas dans l’aide que vous pouvez lui fournir.

 

 

« On ne veut pas mettre d’étiquette »

J’ai eu plusieurs psys qui refusaient de faire un diagnostic et disaient qu’ils ne voulaient pas mettre d’étiquette, qu’ils ne voulaient pas que je m’identifie à une pathologie.

Déjà, je les soupçonne fort d’avoir fait leur diagnostic mais de refuser de me le dire, ce qui est très différent. Ca donne au psy un pouvoir sur nous. Il sait quelque chose sur nous qu’on ne sait pas et refuse de le partager, ce qui est très paternaliste.

Ensuite, pour ce qui est en de s’identifier à la pathologie, pour moi ça été le contraire. Dire « je ne veux pas que vous vous identifiez à une pathologie » veut dire qu’il y a bien une pathologie. Mais laquelle? Quand je ne le savais pas, ça me rendait folle. Je voulais savoir à tout prix, je suppliais mes psys en pleurant, mais rien n’y faisait. Je ne savais plus quelles étaient mes vraies pensées et quelles étaient mes pensées folles, c’était vertigineux. J’essayais de comprendre dans les livres, j’hésitais entre plusieurs diagnostics. Je me souviens avoir lu un livre où le héros dépressif déchiquetait son emballage de hamburger, comme moi, et je me suis dit oh mon Dieu, même ça c’est dû à ma maladie? Je ne savais vraiment plus qui j’étais, je me sentais engloutie par la maladie, cette entité dévorante qui n’avait pas de nom.

Quand un nom a été mis, oui, ça a fait mal, je ne vais pas le nier. Personne n’aime entendre qu’il est schizophrène, le mot qui fait peur, le mot pour dire la folie. Mais, enfin, il y avait un mot, et c’était bien mieux que d’avoir une maladie qui n’a pas de nom. Je ne me suis pas réduite à cette maladie. Au contraire, quand elle n’était pas nommée, j’y étais soumise, elle m’accaparait. Là, j’ai pu la mettre à distance, comme un objet que j’aurais pris dans ma main et fait tourner pour l’observer sous toutes les coutures. J’ai pu poser des questions sur la schizophrénie, ce qui était impossible tant qu’elle n’avait pas de nom, j’ai pu parler de mes peurs, j’ai pu parler avec des gens qui en souffraient aussi, j’ai pu lire des livres dessus. Ce n’était plus un magma informe dans lequel j’étais embourbée, avec des gens qui me regardaient en pensant « on sait ce que tu as mais on ne va rien te dire, on ne va pas te donner les armes pour en sortir ».

Peut-être que certaines personne s’identifient à leur maladie quand on leur donne un diagnostic, je ne sais pas, et je sais que ça part d’une bonne intention de la part des psys, mais ce que je vois surtout c’est que les grands principes peuvent vite tomber dans la paternalisme et la maltraitance quand ils deviennent des dogmes et qu’on n’écoute pas ce que ressent le patient.

 

Pourquoi je me suis tue

Pendant la première année et demie de ma maladie, je n’en ai parlé à personne. Je me suis tue sur mon mal-être, sur mes symptômes.

Quand je témoigne, la question de savoir pourquoi revient souvent.

Je vais essayer de répondre à cette question.

D’abord, je n’avais pas les mots pour parler de mes symptômes. Je ne savais même pas nommer l’angoisse.

J’avais aussi des moments de quasi mutisme. Je me souviens d’un jour où ma mère m’a demandé ce que je lisais, et il m’a fallu un effort considérable pour sortir « un truc de Gide ». Chaque question me semblait intrusive, même une aussi anodine que celle-là. Alors comment parler des mes sentiments? Je me sentais envahie par les gens, leurs regards, leurs questions, je me renfermais sur moi-même. J’étais physiquement incapable de parler de mon ressenti, parfois de parler tout court.

Pourtant, j’étais persuadée que si je parlais de mon mal-être, j’en guérirais. J’espérais qu’un adulte me parle, c’est pour ça qu’il m’est arrivé par deux fois de laisser voir mes cicatrices d’automutilation que je cachais habituellement. Mais ce n’est pas arrivé. Seul le prof de gym m’a demandé si ça allait, parce qu’il me trouvait toujours à cran, mais devant d’autres élèves et alors que j’allais mieux. Je ne lui ai donc rien dit. Les gens me demandent pourquoi je n’en ai pas parlé à une amie. A vrai dire, je n’y ai jamais songé, à cette époque. J’attendais tout des adultes, les autres adolescents me semblaient aussi impuissants que moi. Pour moi, la connaissance de la vie, c’était les adultes qui l’avaient, c’était eux qui pouvaient trouver une solution à mes problèmes.

On m’a aussi demandé pourquoi je n’en ai pas parlé quand j’allais mieux. Simplement, parce que j’avais l’impression que c’était derrière moi, que j’en avais fini avec cette souffrance et que ça ne valait plus la peine d’en parler.

En parler, c’était aussi révéler ma folie à des gens normaux. Je me sentais seule au monde. C’était aussi une autre époque, sans internet, avec peu (pas?) de campagnes de sensibilisation à la santé mentale. Je ne voyais pas qui, autour de moi, aurait pu comprendre ce que je vivais. Mes parents m’engueulaient, mes profs m’engueulaient, mes amis s’éloignaient de moi. Je me sentais emmurée.

J’ai bien conscience que je dis des choses contradictoires, mais toutes ces raisons à mon silence coexistaient pourtant. Espérer tout des autres et pourtant se sentir totalement incomprise.

La première personne à qui j’ai osé parler, après un an et demi, était un ami et souffrait comme moi. Je n’oublierai jamais cette nuit où je lui ai parlé de mes automutilations, des mes troubles et où il m’a répondu « Ca ne m’est pas du tout étranger ». C’était une libération. Je n’étais plus seule derrière mon mur.

C’est une des phrases les plus importante qu’on m’ait dit dans la vie. C’est peut-être pour ça que j’ai fait la formation pair aidance. Parce que je sais le soulagement qu’apporte cette simple phrase. « Ca ne me paraît pas du tout étranger ».

Votre monde réel

Moi, j’ai vécu dans l’autre monde. Celui qui n’est pas réel. Celui que vous ignorez, que vous fuyez.

Celui que vous voulez détruire à tout prix, à tout casser, à grand coups de neuroleptiques. Le délire, ça s’éradique, ça ne s’écoute pas, ça ne se respecte pas.

Pour « rétablir la communication », vous êtes prêts à briser quelqu’un, à l’attacher s’il le faut. Pour le faire sortir de son monde, pour qu’il revienne dans le monde réel. Dans votre monde.

Je ne dis pas que l’autre monde était agréable, non. Mais je n’étais pas bonne à attacher pour autant, pas bonne à shooter.

Je lis que quand une femme tue son enfant handicapé, c’est parce qu’il n’aurait pas pu vivre dans le monde réel. Si on ne vit pas dans votre monde, dans le seul et unique monde valable à vos yeux, on est bons à tuer?

Il n’y aurait que votre vie qui en vaille la peine? Que votre vision des choses?

Longtemps, j’ai souffert d’être enfermée dans l’autre monde. Mais je n’étais pas prête à en sortir à tout prix. Rétablir la communication par la contention, comme le prône certains soignants, ça ne m’intéresse pas. Je préfère qu’on me laisse dans mon monde. Je n’ai pas envie de parler avec quelqu’un qui ne peut pas communiquer autrement qu’en attachant. Ni avec quelqu’un qui ne peut aimer qu’en tuant.

Maintenant, je suis soulagée d’avoir vécu dans l’autre monde. Parce que je sais qu’il n’y a pas qu’une réalité.

Sur  un mur de ma chambre, j’ai toujours cette phrase d’un auteur dont j’ai oublié le nom: « Vous sur une rive, moi sur l’autre, nous resterons des étrangers ».

Elle est plus vraie que jamais, quand je lis tous ces commentaires sur cet enfant qui serait un légume (alors qu’il riait), qui ne ferait pas partie du monde réel et donc ne serait pas digne de vivre.

Je lui apporterais juste une correction: « Vous sur une rive, nous sur l’autre, nous resterons des étrangers ». Car je sais que je ne suis plus seule sur cette rive. Et si cette phrase est plus vraie que jamais, tant mieux, finalement, parce que votre monde réel, il fait beaucoup de dégâts, je trouve.

Pas tous les psys…

En ce moment, sur twitter, il y a un hastag qui dénonce les maltraitances des psys, #moiVSpsy.

Evidemment, comme pour #Metoo et ses not all men, on a droit à « mais tous les psys ne sont pas comme ça! », « vous allez décourager les gens de consulter », « c’est déprimant pour les psys d’être critiqués », etc.

Evidemment, tous les psys ne sont pas comme ça, on le sait, et la bienveillance en psychiatrie et en psychologie devrait être la norme. On n’est pas là pour distribuer des cookies et dire « ouah, mon psy a été respectueux » alors que c’est un comportement normal.

Est-ce qu’on va décourager les gens de consulter? Quel est l’effet de ce hastag sur les patients?

Je ne le nie pas, ça peut faire peur. Mais ne vaut-il pas mieux être prévenu de ce qu’on peut rencontrer? Savoir que ce n’est pas de notre faute si ça se passe mal, savoir qu’on peut changer de psy (si on en a la possibilité)? Savoir que les psys sont faillibles, peuvent être grossophobes, racistes, sexistes, transphobes, etc. et qu’on a le droit de ne pas supporter ça? Que leur parole n’est pas parole d’Evangile?

Quand au fait que c’est blessant pour les psys d’entendre des critiques, que croient-ils que leurs maltraitances ont comme effet sur nous?

Je vais prendre mon exemple. J’ai vu pendant presque trois ans un psychologue maltraitant chaque semaine. A l’époque, je ne connaissais personne avec qui parler de ce qu’il peut se passer dans une relation thérapeutique, je n’en parlais ni à mes amis ni à ma famille, je ne fréquentais pas encore les forums et les réseaux sociaux n’existaient pas. J’avais eu surtout de mauvaises expériences avec des psychologues et des psychiatres.  Je n’étais plus en pleine crise mais j’étais loin d’être stabilisée.

La thérapie avec ce psychologue ne me faisait du mal, et pourtant, je ne suis pas partie, même si j’en ai émis plusieurs fois le souhait. Pourquoi? D’abord, parce que j’avais peur de tomber sur pire (un des psys que j’avais vu avant a quand même fini en prison pour avoir violé deux patientes). Mais aussi parce que j’étais persuadée que l’échec de ma thérapie était de mon fait, que je n’étais pas capable d’aller mieux, que je ne savais même pas suivre une thérapie correctement. Que si je tombais sur des mauvais psys, c’était un peu de ma faute. Que je ne valais tellement rien que même les gens payés pour s’intéresser à moi s’en fichaient. Je sortais d’une séance en ayant envie de me suicider, ou au mieux en étant mal toute la journée  et même si j’allais bien en arrivant. J’ai fait une crise terrible le jour où mon psychologue m’a raccroché au nez en disant « on ne change pas ce qui est convenu » quand je lui ai demandé d’avancer un rendez-vous, alors que j’étais en plein doute sur mon avenir (j’avais décidé d’arrêter mes études). Après, je m’en suis longtemps voulue d’être restée près de trois ans en thérapie avec lui. Je me sentais bête, assez conne pour être manipulée. C’est encore à moi que j’en voulais, pas à lui. Jusqu’à ce que mon médecin traitant me rassure et m’explique que je n’étais pas en état de me défendre.

Si j’avais connu d’autres usagers à l’époque, si j’avais pu partager leurs expériences, compter sur leurs conseils, je pense que je serais partie bien avant et aurait perdu moins de temps dans mon rétablissement. C’est surtout à ça que sert ce hastag, partager, parler, se dire qu’on n’est pas seuls.

Alors, c’est peut-être déprimant pour certains psys, mais pour nous, c’est de nos vies qu’il s’agit.

Rien sur nous sans nous

Quelque chose qui me met en colère, mais vraiment en colère, c’est quand les gens pensent que les malades psys ne se rendent compte de rien.

Dans 28 minutes, sur Arte, une journaliste s’étonne que les patients eux-mêmes se rendent compte des problèmes de la psychiatrie.

Mais vous croyez quoi, à la fin? Qu’on est débile, comme le disait Ruffin dans son livre? Qu’on est des plantes vertes, comme le disait un autre journaliste en parlant du pilote qui s’est suicidé à bord de son avion et qui aurait dû prendre ses médicaments pour « devenir une espèce de plante verte »?

Eh bien, non!

Oui, on se rend compte des problèmes de la psychiatrie. On le voit, quand les soignants n’ont plus le temps de nous parler. On le sent quand on est surshooté pour qu’ils aient la paix. Ceux qui sont attachés, isolés, ils le ressentent de leur chair les dysfonctionnements de la psychiatrie. Vous croyez quoi? Que parce qu’on entend des voix ou qu’on a des troubles de l’humeur, on ne sent plus les liens sur nos membres, les démangeaisons qu’on ne peut pas gratter parce qu’on est immobilisés? Qu’on ne remarque pas que la porte de la chambre ou du service est fermée à clé? Qu’on n’a aucune distraction, qu’on prend du pouvoir sur nous, qu’on nous dicte notre conduite, vous pensez qu’on ne s’en rend pas compte? Qu’on nous prenne nos vêtements, nos affaires, notre téléphone, vous croyez vraiment que ça ne nous fait rien?

Vous le prendriez comment, vous, tout ça? Laissez-moi deviner… mal. Eh bien nous aussi, surtout qu’à la base, on est beaucoup à être hypersensibles. Et qu’en crise, c’est encore pire. On n’est pas moins humains que vous, on n’est pas moins sensibles que vous, on n’est pas moins intelligents que vous.

Il faut vraiment arrêter avec ça, avec « ils ne se rendent compte de rien, ils ne ressentent rien ». Il faut arrêter de prendre ça comme postulat de départ pour ne même pas chercher à avoir notre avis, à nous inviter dans vos émissions sur nous, dans vos articles, vos livres, vos discours sur nous. Il faut arrêter de parler de nous sans nous.

Et puis c’est bien pratique, ce postulat, pour continuer à attacher, à enfermer, à mépriser. On ne le supporterait pour aucune autre catégorie de la population, mais les fous, hein, ils ne ressentent rien, alors c’est pas très grave. Eh bien si, c’est très grave.

On ressent tout et on en a marre.

Le drame de la folie

Un article du Monde explique que la série HP veut dédramatiser la folie. Pour moi, la série arrive tout juste à la rendre ridicule et à évacuer la question de la souffrance. Mais quand bien même, faut-il dédramatiser le folie? La déstigmatiser, oui, dire qu’on peut en sortir oui, mais oublier que c’est un drame?

On m’a parfois reproché d’utiliser des motifs trop durs, trop gore, en premier lieu la photo de Jessica Harrison, la statue qui porte ses tripes, qui représente pour moi la schizophrénie en joli.

C’est vrai qu’actuellement on préfère donner des conseils bateau, faire des campagnes sur de beaux mariages, expliquer à quel point la vie peut être belle quand on est psychotique. Certes, c’est important de savoir qu’on peut aller mieux, mais il ne faut pas que ça se fasse au détriment de la connaissance de la maladie, de le reconnaissance de la souffrance. Je ne sais pas qui se reconnaît dans les conseils de développement personnel ou dans le monde merveilleux des publicités, pas grand-monde j’ai l’impression, alors les schizophrènes encore moins à mon avis.

A seize ans, avant de décompenser, j’ai écrit l’histoire d’une jeune fille qui finissait par se suicider. Elles se regardait dans les vitrines et voyait son cadavre en décomposition, des vers lui sortant des yeux, se disant « c’est toi, petite conne, et tes yeux sont morts ».  J’écrivais souvent des choses qu’il m’arrivait par la suite, comme si c’étaient en moi avant même que je le sache. C’était les prémices de ces années où j’ai vécu avec une bête noire à l’intérieur de moi, où je n’avais plus de sang, où je ressentais un froid de cadavre, où je me répétais « ils sont vivants et je suis morte », où je pleurais des larmes de sang (que je n’avais plus, ne cherchez pas la logique).

N’est-ce pas un drame d’avoir moins de vingt ans et de se regarder vivre en morte vivante?

N’est-ce pas un drame d’être si jeune et d’être suicidaire, délirante, dévorée par l’angoisse?

Moi je crois que si. Un drame tel qu’on ne peut l’oublier, même si on en est sorti depuis des années.

Mes motifs ont toujours été durs parce que la folie est un drame, parce que je n’ai rien d’autre pour la décrire. Et que si on peut se permettre d’en rire, c’est pour oublier quelques instants cette souffrance. J’en ai ri avec les gens qui la connaissaient; avec ceux qui n’en verraient que le côté drôle, ça me mettrait mal à l’aise.

Si vous voulez comprendre la psychose, plutôt que de ne faire que d’en rire en regardant HP, lisez ce texte de Dandelion.

 

 

 

Dangereux ou attachant

Dans les séries télé (à l’exception de Perception et Black Box), les psychotiques sont présentés comme des tueurs ou comme des êtres burlesques, surréalistes, forcément attachants.

Scoop: nous ne sommes ni l’un ni l’autre.

Je ne reviendrai pas sur la dangerosité, j’en ai assez parlé sur ce blog.

Dans la série HP, un interne dit que les patients sont libres d’aller et venir dans le service comme de petits écureuils.

Je n’ai pas plus envie de passer pour une folle dangereuse que pour un petit écureuil. Dans le premier cas, quelqu’un qu’on dit inhumain, dans le second un animal. Mignon, attachant, oui, mais un animal quand même.

Les psychotiques ne vivent pas en absurdie, ne sont pas des génies surréalistes, ne sont pas plus attachants que les autres.

En fait, puisqu’il faut le répéter, il y a autant de schizophrènes différents que dans n’importe quel groupe de personnes. Et ça vaut pour toutes les maladies mentales. Notre maladie ne fait pas de nous des dangers publics ou de mignons petits êtres attachants.

Je n’ai envie d’être ni votre pire cauchemar ni votre caution handicap. Je veux juste être moi.

Je n’ai pas envie de fasciner, ni dans un sens ni dans l’autre. La psychose, ça ne fascine que les gens qui ne la vivent pas. En vrai, ça fait juste peur et très mal. C’est long, répétitif, usant. Ca tue. Nous, bien plus que les autres. Ca ne nous rend pas attachant, ça fait fuir les gens, la plupart du temps.

De temps en temps, j’aimerais bien être représentée comme une humaine avec ses qualités et ses défauts. Je me dis que ça doit être chouette de se reconnaître dans une série télé, un livre ou un film sans soupirer devant la caricature qui est faite de soi.

 

 

Le labyrinthe des soins

Depuis que ma psychiatre adorée est partie, c’est la croix et la bannière pour me faire soigner. D’abord, il a fallu que sa remplaçante arrive, deux ou trois mois après son départ. Ensuite, cette remplaçante, que j’ai à peine eu le temps de connaître, a été mise en congés maladie. Visiblement, elle ne reviendra pas. Donc, elle va elle-même avoir un remplaçant. Peut-être en janvier. Mais c’est pas sûr. Et puis vous comprenez, le temps que cette personne lise tous les dossiers, etc, ça va prendre du temps. Bon, j’ai cru comprendre que je ne devais pas attendre grand-chose du service de santé mentale. Ils vont me rappeler la semaine prochaine, pour me faire part de la décision d’équipe. La décision de quoi, j’ai pas très bien compris. De savoir si je peux attendre un éventuel remplaçant? Ou si je n’ai même pas le droit à ça et que je dois aller voir ailleurs? Sauf que je veux bien aller voir ailleurs, mais que tout le monde me dit que c’est complet. Aux consultations de l’HP, l’infirmier était étonné que je ne puisse venir que le jeudi. « Pourquoi si je peux me permettre? » Ben parce que je travaille, et que je ne peux pas me libérer en journée quand je veux. Oui, je sais, c’est dingue, mais il y a des patients psy qui ont une vie en-dehors de leur rendez-vous chez le médecin. Donc, il va voir, mais le jeudi c’est compliqué, et pas cette année en tout cas, et il me rappellera si la réponse du médecin est positive (quelque chose me dit qu’il ne me rappellera pas). « Et votre ancienne psychiatre, elle n’a pas de consultations? ». Ben non. J’y serais depuis longtemps si ma psychiatre adorée avait des consultations n’importe où dans ce pays.

J’ai pensé aussi à voir un psychologue, mais là où miracle il y a de la place, il faut y aller au moins tous les quinze jours et moi une fois par mois me suffit. Donc retour à la case psychiatre. De toute façon, je préfère parce que j’aime bien que la personne qui me suit puisse gérer mon traitement.

A chaque refus, je pose le téléphone et je pleure. C’est con, je sais. C’est pas que je le prenne personnellement ou quoique ce soit, mais je crois que ça me ramène à l’époque où je devais me battre pour me faire soigner alors que j’allais très mal, l’époque où on ne me croyait pas, celle où j’ai dû finir aux urgences pour qu’on me prenne au sérieux. Et puis j’ai besoin d’avoir une sécurité dans mon suivi, même si celui-ci est peu intense, pour me sentir bien. Si je n’ai pas ma consultation tous les mois, je pars vite en vrille. Alors, ne pas savoir ce qu’il va en être, même si heureusement j’ai toujours mon médecin généraliste, ben ça me fait pleurer.

Mon médecin m’avait conseillé une psychiatre, qui ne prend plus de nouveaux patients dans le public. Je vais essayer à son privé. Je l’appellerai lundi. J’espère que ça va marcher, parce que sinon je ne sais pas vraiment où aller. J’ai essayé tous les endroits qui me paraissent bien, il y a ceux où je ne veux plus aller, et je n’ai pas envie de piocher un nom dans le bottin sans savoir où je mets les pieds.

Il y a peu, j’ai été interviewée par un étudiant en journalisme, qui me disait qu’il avait l’impression que le système de soins en Belgique, c’était un labyrinthe.

Là, je suis un peu perdue dans le labyrinthe. Encore.

Je ne suis pas une caricature

Hier, je suis tombée sur cette image. Elle m’a choquée, parce que je n’ai jamais vu de patients qui ressemblent à ça et surtout parce que ça vient de soignants en psychiatrie. J’ai eu envie de montrer des images plus positives, des photos de patients, par exemple, comme ils sont, simplement, loin de ces clichés.

Aujourd’hui, je suis tombée sur cette campagne. Le beau mariage, la famille aimante, la jeune fille mince et jolie, le conte de fées. Et là, je me suis dit, faut pas déconner. Le rétablissement, ça existe, mais ce n’est pas une publicité pour la dernière robe de mariée à la mode.

Entre ces deux caricatures, ,il y a des êtres humains, qui ne correspondent ni à l’une ni à l’autre. Et la deuxième ne nous fait pas plus de bien que la première. L’injonction au bonheur, ça laisse pas mal de gens sur le côté de la route. J’ai passé des années à pleurer tous les soirs parce que j’étais célibataire, par exemple. Aujourd’hui, je m’en fiche, parce que j’ai compris que je ne serais pas heureuse seulement en étant ce que la société, ce que les autres veulent que je sois, qu’il n’y avait pas qu’une seule voie.

Je n’ai pas de photos à montrer, et je ne vais pas raconter la vie des autres.

Alors, voilà un peu de la mienne.

J’ai un travail que j’aime, mais chaque jour je suis stressée par les problèmes que j’y rencontre. J’étais mince quand j’étais malade et avant, mais depuis que je me soigne, j’ai trente kilos de trop à cause des neuroleptiques. J’ai des amis mais je ne suis pas très sociable avec les inconnus. J’ai une famille que j’aime mais je ne leur parle jamais de mes problèmes. J’ai une passion, les livres, et un animal de compagnie dont je m’occupe bien. Je n’ai aucune vie amoureuse et je n’ai pas d’enfants. Je fume trop. Je n’arrive pas à tenir mon intérieur propre et en ordre. Je ne souris pas assez. Je ne suis allée à l’hôpital qu’une fois, à 21 ans. Mais je prends des neuroleptiques depuis 20 ans. J’ai fait plusieurs rechutes. J’ai beaucoup douté mais j’ai réussi à m’accrocher à la vie, malgré tout.

Je ne suis ni bonne à enfermer ni bonne à marier.

Je ne suis pas une caricature.

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