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La fin d’une histoire

J’ai pas de chagrin d’amour. J’ai pas de chagrin d’amitié. Mais j’ai quand même le cœur un peu brisé.

Ma psychiatre s’en va.

Et j’ai les mêmes larmes dans la gorge que quand j’ai perdu un amour ou un ami. Le même sentiment de vide.

Oui, j’en trouverai un ou une autre. Comme on trouve d’autres amours ou d’autres amis. Mais ça ne me console pas, pour l’instant.

Oui, c’est la vie. Mais la vie m’a déjà pris mon grand-père et ma meilleure amie cette année, et ça commence à faire beaucoup.

C’était la psychiatre le plus intelligente et la plus agréable que j’avais eue. C’était quelqu’un qui me comprenait.

C’était une relation thérapeutique pas si commune, je le sais bien pour en avoir tant de merdiques avant.

C’était une de mes deux béquilles, avec mon médecin généraliste.

Et aujourd’hui, je ne marche plus qu’avec une béquille, un peu de travers, un peu brisée, encore une fois.

Il va falloir trouver une nouvelle béquille. Il va falloir avancer, comme toujours.

Mais je n’oublierai pas ma psychiatre.  Et je lui dis merci pour tout. Et je pleure.

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Je suis aujourd’hui sortie du psychiatre en larmes

Je suis aujourd’hui sortie du psychiatre en larmes. J’ai 19 ans. En ce moment je ne me sens pas bien, j’ai l’impression que mes proches et des inconnus me veulent du mal. J’ai peur de rechuter. J’ai donc décidé de ne pas manquer le rendez-vous chez le psy. J’ai hésité à lui serrer la main. J’avais le regard fuyant et je ne parlais pas beaucoup. J’étais nerveuse, angoissée. Je ne veux pas regarder le psychiatre dans les yeux car j’ai peur qu’il puisse m’analyser. J’ai passé la séance à balbutier en me griffant la main et le poignet. Le psychiatre passe le début de la séance à ironiser « Ohhhhh mais vous pensez que les gens autour de vous ont des pouvoirs magiques!!! » Tout à coup le psychiatre se met en colère contre moi. Me dit « Vous êtes soûlante, vous ne parlez pas de toute la séance, la séance n’arrêtera pas! » Je dis que je ne le fais pas exprès. « Vous parlez comme une enfant de six ans! Je ne vais quand même pas vous prendre par la main! » « Et puis vous ne prenez même pas vos traitements régulièrement! » « Vous devriez vous faire soigner! Mais chez un autre psy! ». J’ai les larmes aux yeux et l’envie de riposter. Je quitte le bureau du psychiatre en claquant la porte, même la secrétaire a entendu l’altercation. Je crie « adieu » et je sors en pleurant. Ce témoignage est véridique. J’ai tout de même dit au psy qu’il ne devrait pas parler comme cela à des patients, il a rétorqué de la manière la plus inhumaine qui soit « Oui effectivement je ne devrais pas parler comme cela MAIS vous êtes soûlante! ». Je suis sortie sans ordonnance de neuroleptiques, et il n’a même pas essayé de me rattraper. Alors qu’il ironisait pendant la séance « Oui bien sûr… Vous ne pensez tout de même pas qu’on a caché des micros » alors même que je répète que je n’ai pas le coeur à plaisanter. Je n’ai même pas les moyens de me payer un psy en libéral maintenant. Ce psychiatre a été infect du début à la fin. Il remet mes expériences hallucinatoires en cause. Il utilise l’appel à la majorité « l’autre psy ne vous supporte pas non plus donc c’est vous qui avez un problème ». Il ne veut pas me dire mon diagnostic. A sous-entendu que j’étais bipolaire alors que mes délires/hallucinations ont parfois duré plus d’une année sans pause, puis a assuré que je n’étais pas maniaco-dépressive, tout en occultant toujours le sujet de la schizophrénie en disant « le diagnostic est inutile sauf pour mettre les gens dans des étiquettes ». Suite à cela j’ai arrêté les neuroleptiques, car à quoi bon, je ne suis ni bipolaire ni schizophrène selon Docteur, et je ne me reconnais pas dans les autres psychoses. Ce même docteur a osé me reprocher l’arrêt des neuroleptiques ensuite! Et depuis j’hallucine tous les jours, je vois mon propre visage se transformer, j’ai peur tous les jours, j’ai peur, peur, peur.

Surtout, si vous rencontrez un tel psy, ne faites pas la même erreur que moi, essayez, si vous le pouvez, avec vos moyens de le rembarrer dès les premières séances. Je n’ai pas osé et je m’en veux. Ce même psy sous-estimait les effets secondaires des neuros, haussait le ton, était condescendant et toujours sarcastique.

Elise

Pourquoi est-ce si difficile de trouver un psy?

Vous allez mal. Vous allez voir un médecin, ils vous envoie chez un psychiatre. Celui-ci vous écoute, vous prescrit un traitement, vous explique vos symptômes, pose un diagnostic et vous aide à vivre avec votre problème, sans le minimiser et sans le dramatiser.

Ah ah ah! Vous y avez cru? Dans quel monde vivez-vous?

Dans la réalité, c’est la croix et la bannière, le parcours du combattant pour trouver un psy qui vous convienne.

Il y a celui qui vous voit dix minutes sans parler, celui qui vous assomme avec des doses de cheval, celui qui nie vos effets secondaires, celui qui balaie vos problèmes de la main, celui qui dramatise, celui qui ne vous prendra en charge que si vous vous faites hospitaliser, celui avec qui vous avez l’impression de prendre le thé avec un ami, celui qui est aussi psychanalyste et ne veut pas prescrire de médicaments, celui qui ne vous croit pas, celui qui ne s’intéresse qu’à votre alimentation et votre sommeil, celui qui parle tellement qu’il ne vous écoute pas, celui qui ne veut pas faire de diagnostic, celui qui ne répond pas à vos questions et celui qui viole ses patientes.

Dans la réalité, il y a mon généraliste qui s’excuse pour l’état du système de santé. Dans la réalité, j’ai souffert cinq ans avant de trouver un bon psy. Dans la réalité, j’en lis encore aujourd’hui des histoires comme la mienne. Dans la réalité, il faut se battre contre la maladie et contre le système.

Dans la réalité, tu peux toujours crever avant de trouver un bon psy.

Les psys qui craignent

Numéro un, mon psy-le-violeur. Bon, pas de quoi s’étendre, il a fini en prison et même si ce n’est pas moi qu’il a violée, je ne vais pas pleurer sur son sort. Le mec à la porsche jaune que je n’arrivais pas à sentir, qui demandait juste « tu manges bien? tu dors bien? tu prends tes médicaments? » et basta, ce mec violait des patientes.. Top du podium, sans discussion aucune.

Numéro deux, mon psy-le-muet, psychologue de son état, à l’hôpital, psychanalyste officieusement (il se gardait bien de l’annoncer). Psycho-rigide au possible, hors de la psychanalyse point de salut. Je dis muet, mais il parlait de temps en temps. J’ai envie de faire l’inventaire de ce qu’il m’a dit en deux ans, une demi-heure par semaine, parce que de lui, je ne m’en suis pas encore remise. Je le déteste toujours (je l’entends déjà dire « c’est la preuve que quelque chose travaille, c’est bien »), je sais que je vais m’énerver en écrivant sur lui, mais voilà, depuis le temps, j’aimerais bien qu’il me soit indifférent, alors peut-être que mettre tout ça par écrit m’aidera à caser toute ma rancoeur dans un coin de ma tête. Donc, à part poser des questions uniquement quand je lui parlais de ma mère et des mes rêves et répéter « dites, dites » en regardant ses pieds et garder le silence (toujours en regardant ses pieds) devant mes larmes et mes questions, il m’en a sorti des bonnes comme « les maladies mentales, ça n’existe pas » (ok, mais la chose qui n’existe pas me pourrit quand même la vie), « l’argent n’a pas d’importance » (pour toi, peut-être), « pourquoi vous ne trouvez pas un travail pour payer une séance supplémentaire? » (parce que je suis schizophrène, que je fais des études universitaires et que c’est déjà assez compliqué comme ça?), « vous ne prenez pas ce travail au sérieux » quand j’ai demandé à déplacer une séance  pour sortir le soir de mon anniversaire (désolée, je croyais que le but était d’avoir une vie, pas de faire une thérapie en soi), « désormais toute séance annulée sera due » parce que je ne voulais pas avoir de rendez-vous pendant mes examens vu que j’en sortais démolie devant tant d’indifférence (ok, pour la remise en question ce ne sera pas encore cette fois-ci), « vous êtes très résistante » quand je lui disais qu’avec d’autre psy j’arrivais à parler mais pas avec lui (non, c’est juste que le silence et le regard vers les pieds, ça ne me pousse pas à la confession), « vous revenez pour notre rendez-vous pendant vos vacances en Espagne? » (bah oui, j’aurai que ça à faire, et puis ça me coûtera pas cher en plus, mais j’oubliais, l’argent n’a pas d’importance), « c’est la preuve qu’il y a quelque chose qui travaille » quand je lui disais que je n’avais rien à lui dire (ça faisait pas avancer grand-chose en tout cas).

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Numéro trois sur le podium, mon psy-le-muet numéro deux, psychiatre que je consultais en même temps que le psychologue cité plus haut. Dix minutes de silence une fois par mois, je m’asseyais, il s’asseyait, on ne disait rien. En deux ans, j’aurais néanmoins appris deux ou trois petite chose quand on réussissait à sortir une phrase. A savoir qu’il fallait dix ans pour diagnostiquer une schizophrénie (en même temps, quand on voit ses patients dix minutes et qu’on se tait, oui, je comprends que ça soit long de diagnostiquer quoique que ce soit), que mon psychologue était muet par tactique thérapeutique (je veux bien le croire, mais s’intéresser aux résultats, des fois, ça peut être pas mal, et là le résultat, c’était moi en miettes) et que les neuroleptiques ne faisaient pas du tout grossir, spécialement le Zyprexa qui faisait encore moins grossir (ne cherchez pas de sens à cette phrase, le seul que j’ai trouvé, c’est que le Zyprexa ferait maigrir, mais je n’ose pas croire qu’on puisse se foutre de la gueule de ses patients à ce point).

Mais pourquoi, vous direz-vous, pourquoi est-elle restée deux ans chez des psy qui lui convenaient si peu? Oui, pourquoi, parfois je me le demande encore. Mais j’ai quand même quelques éléments de réponses. D’abord, mon psychologue-le-muet me faisait croire que tout l’échec de la thérapie était à mettre à mon crédit, et j’avais fini par me penser nulle au point de ne même pas être capable d’être aidée. Et puis surtout, j’avais peur de tomber sur pire, ayant eu avant mon psy-le-violeur et, numéro quatre et cinq sur le podium, Docteur J’ai-fait-l’armée et Docteur C’est-la-maladie du romaniste (que vous pouvez retrouver plus en détails dans les articles première consultation et deuxième consultation), plus un psychologue qui me plaisait tout aussi peu. Pourquoi je n’ai pas pensé aux  psychologues et à l’infirmière qui m’avaient aidée? Pourquoi n’ai-je pas persévéré pour en trouver une autre comme elles? Je ne sais pas, si ce n’est que je n’avais pas beaucoup de force et plus assez pour croire à la chance. Alors, je me suis contentée de ce que j’avais, persuadée que même les gens qui étaient payés pour m’aider s’en fichaient comme d’une guigne et étaient plus passionnés par la contemplation de leurs pieds. Je me suis demandée si mon psychologue-le-muet aurait bougé le petit doigt si j’avais fait mine de sauter par la fenêtre, et aujourd’hui, je n’en suis toujours pas sûre.

Donc, tout ça pour dire que ces psy craignaient. Oui, pour moi, ils craignaient vraiment. Je ne dis pas que c’est le cas pour tous leurs patients, j’espère vraiment que non, qu’ils ont aidé plein de gens et qu’ils sont aimés par certains. C’est certainement le cas. Mais justement, si c’est le cas, pourquoi ne pas simplement avouer qu’une thérapie ne se passe pas bien? Pourquoi ne pas adresser une patiente à quelqu’un d’autre? Je n’aurais rien voulu d’autre. Juste, devant mes larmes, mes silences, mon désarroi, mon traitement qui ne fonctionnait pas, mon état qui s’aggravait, juste qu’ils avouent que non, leur « tactique thérapeutique » n’était pas faite pour moi. Juste me dire que non, tout n’était pas de ma faute, que quelqu’un d’autre m’aiderait sans doute plus. Pourquoi me retenir à chaque fois que je décidais de partir? Pourquoi s’acharner? C’est ça que je ne comprends pas, ce manque d’humilité, le fait de s’accrocher à sa théorie comme s’il n’en existait pas de meilleure, au mépris du bien-être de son patient.

C’est pour ça que je leur en veux toujours, bien plus que pour le peu qu’ils m’ont dit en deux ans. C’est pour ces phrases qu’ils ne m’ont pas dite que je n’arrive pas à les oublier.

Le pouvoir de la parole. Et deux mercis, en passant.

Il y a des mots, comme ça, qui ont plus de pouvoir qu’un anxiolytique. Du soutien qui donne plus de puissance aux médicaments. Parler avec un soignant qui te comprend, ça ne s’explique pas, mais ça change beaucoup de choses.

Il y a des phrases, comme ça, perdue au milieu des autres, qui peuvent te remettre d’aplomb. Des petites phrases qui semblent évidentes, on n’y fait pas vraiment attention, pas plus qu’aux autres en tout cas, et elles peuvent changer ta vie.

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Je ne dormais plus beaucoup, j’étais anxieuse, j’avais peur des gens et l’envie d’aller vers eux, et mon esprit voulait fuir et y aller, et ça augmentait mon anxiété. Et puis mon médecin, il m’a dit « C’est typique de ce genre de pathologies, ces parties de ping-pong dans la tête ». C’est pas vraiment une découverte. Il y a seize ans, j’écrivais « Je suis double. C’est peut-être un cliché mais c’est la vérité ». Je connais bien ça, être déchirée entre deux volontés opposées. Mais entendre quelqu’un me dire que c’est normal dans mon cas, ça m’en a délivrée. Je ne sais pas pourquoi, mais accepter ces parties de ping-pong, ça m’a apaisée. Elles sont encore là, mais je ne suis plus anxieuse.

Je faisais des cauchemars terribles depuis des années, je revivais mes périodes de crises dans mon sommeil, et la douleur qui va avec. Je voulais que ça s’arrête. Je voulais que ma psychiatre m’aide à supprimer ces cauchemars. Je ne voulais plus souffrir à cause de mon passé. Ma psychiatre m’a dit « Vous savez que vous pourriez en souffrir toute votre vie? ». J’ai répondu oui. Parce que je le savais bien, au fond. Et on est passées à autre chose. A d’autres mots. J’ai pensé à autre chose. Et j’ai refais des cauchemars de schizophrénie et de psychiatrie. Plusieurs fois. Mais je n’en ai plus été affectée. Parce que j’ai accepté que cette douleur faisait partie de moi, elle a diminué. Juste grâce à une phrase, à une évidence que je connaissais mais que je ne voulais pas voir. Cette petite phrase, elle va peut-être bien changer ma vie.

Oui, il y a des petites phrases, comme ça, on n’y fait pas attention, et je ne sais pas si ceux qui les ont prononcées en mesurent la portée. Alors je le dis maintenant: ces petites phrases, elles sont beaucoup pour moi.

Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes

Il n’avait jamais raccroché : à 90 ans Jean Oury nous a quittés. Brutalement, malgré la vraisemblance ou l’imminence de son décès. Cette manière de se tenir debout, un peu voûté, était devenue familière : il aurait pu tenir encore dix ans ! Jean Oury (1924 – 2014) était le dernier vivant d’une grande aventure qui avait pour épicentre la clinique de La Borde qu’il avait fondée en 1953. Retracer ici la généalogie de la psychothérapie institutionnelle dont il fut, avec d’autres et après eux, le fondateur, tout comme son frère Fernand le fit pour la pédagogie, ce serait écrire l’histoire de plus d’un demi-siècle de luttes contre l’enfermement, de désaliénation, en même temps que d’échanges, de polémiques, de croisements féconds avec la psychanalyse (Lacan indéfectiblement), la psychiatrie existentielle ou anthropologique (Jacques Schotte), la philosophie (Henri Maldiney, Gilles Deleuze), sans compter la coopération, parfois orageuse, avec Félix Guattari.

Quels sont les axiomes que la psychothérapie institutionnelle a su dégager et formaliser ? En quoi nous importent-ils encore aujourd’hui ?

Le postulat de base est pragmatique : quand on veut soigner des patients, accueillis ou pire enfermés dans un établissement (hôpital, clinique, CMP), on doit d’abord soigner l’institution elle-même. Cette prise en compte des entours, de l’ambiance, des effets de l’institution sur l’humeur et donc le potentiel thérapeutique de la clinique, Jean Oury l’appelait «pathoplastie», à partir du radical «pathique» qui désigne le «sentir», le «sens des sens», à la fois passivité et création, couches du psychisme que les tendances actuellement dominantes en psychiatrie ignorent délibérément. Pour soigner les agités, il fallait soigner les quartiers d’agités. Quand on les eut supprimés, il y avait déjà beaucoup moins d’agités !

Corollaire de l’action sur la pathoplastie, est le sentiment de liberté que l’on éprouve, malgré l’errance, dans la libre circulation, car celle-ci est indispensable à la rencontre, maître mot de cette psychiatrie. Rencontre des patients avec tel ou tel «soignant», au détour d’un chemin, d’une salle, d’une réunion ou d’un atelier. «Programmer le hasard» est à la formule qui explicite le mieux cet attachement à la rencontre.

Parler de psychothérapie institutionnelle revient à parler de la clinique de La Borde, même si elle n’est pas la seule à la mettre en pratique. A La Borde on accueille essentiellement des personnes psychotiques, au corps comme au psychisme dissociés. Favoriser le transfert, au sens freudien, de ces patients sur l’institution, consiste à leur permettre d’élire tel personnage (ce peut être le cuisinier), tel lieu (le poulailler) voire tel animal : l’âne de La Borde en a vu d’autres ! Pour qu’il y ait transfert dissocié, il faut que la fonction soignante déborde du cadre et des statuts desdits soignants (psychiatres, psychologues, infirmiers, moniteurs, etc.) La fonction soignante peut être partagée avec les patients volontaires pour aider tel ou tel autre patient qui traverse un moment difficile. Ces regroupements éphémères s’appellent «constellations» (transférentielles). Pour qu’elles existent, il faut renoncer à s’accrocher à son statut. La hiérarchie n’est plus disciplinaire ou statutaire, mais subjective.

Tout ceci peut sembler vague pour les non familiers, de l’histoire ancienne pour ceux qui jugent ces pratiques peu scientifiques, voire utopiques, en tout cas incompatibles avec le managériat qui est survalorisé aujourd’hui. N’a-t-on pas voulu, pour des normes d’hygiène, fermer la cuisine aux patients qui élisent ce lieu quotidien, dont un cuisinier originaire de Côte d’Ivoire est à l’origine d’une extension de la clinique dans son pays ? Tout ceci ne s’est pas fait en un jour, mais surtout ne doit pas disparaître. Or le procès qu’on fait parfois à La Borde et à Jean Oury (qu’on traita même de «dinosaure mélancolique»), est ancien : recrutement de malades, refuge de marginaux, maison de retraite pour vieux gauchistes, voire pire ! Le reproche de garder les malades aussi longtemps, alors que la mode est au séjour court et aux thérapies brèves, a valu cette remarque de Jean Oury : «Travailler dix ans pour obtenir un sourire d’un schizophrène, ce n’est pas rien !»

Jean Oury venait d’un «arrière-pays» fait d’usines (Hispano-Suiza), de banlieues et de militantisme. Il recommandait toujours de lire l’histoire du POUM de Victor Alba, puisque la guerre d’Espagne qu’avait vécue François Tosquelles, le maître en la matière, a toujours été une référence : le «bref été de l’anarchie» convient toujours à l’histoire d’un établissement ouvert au public le jour de la mort de Staline ! Ce vieil anar que j’appellerai toujours comme les La Bordiens, «le docteur Oury», a prouvé qu’il pouvait rester debout jusqu’au bout. A 90 ans il était encore sur le pont : une semaine avant son décès il animait encore des stages. C’est cette silhouette un peu voûtée, ce froncement des sourcils, cette expression de soucieuse sollicitude avec laquelle il accueillait chacun au seuil de son bureau-univers, que je veux saluer aujourd’hui. Avec la difficile tâche de continuer après lui.

Jean-François REY Professeur de philosophie honoraire

http://www.liberation.fr/debats/2014/05/21/jean-oury-celui-qui-faisait-sourire-les-schizophrenes_1023423

Au courage de deux femmes que je ne connais pas

Les femmes, parfois, quelles connes, on leur fait l’amour et elles croient qu’on les viole.

Les folles, parfois, quelles connes, on les soigne et elles croient qu’on les viole.

Et certaines vont même en parler aux flics. Alors qu’elles étaient consentantes. Alors que c’était thérapeutique. Pas courant en psychiatrie, peut-être, mais thérapeutique.

Des filles pas comme il faut, des filles ni sympas ni gentilles. Des filles qui l’ouvrent. Des filles qui la ramènent avec leur haine et leur traumatisme.

Je suis une de ces connes qui croit qu’on la viole. Et les deux autres, celles que je ne connais pas, celles qui ont traîné un psychiatre au tribunal, celles qui ont mal compris, je les ai peut-être croisées dans le couloir de l’hôpital. Le vendredi matin, quand le Dr P. était seul. Pas d’interne, pas de secrétaire, pas de collègue. Peut-être me suis-je assise à côté d’une de ces deux connes qui n’ont rien compris aux gestes thérapeutiques de leur psychiatre, ou pas, mais en tout cas je me suis assise à la même place devant le même médecin.

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Ce médecin, moi je le trouvais juste antipathique mais j’avais eu ma dose de confusion l’année d’avant. Mais bon, t’avais qu’à dire non plus fort, frapper plus fort, partir, ne pas sortir avec ce mec. Et puis comme m’a dit plus tard un autre psychiatre « Tous les hommes ne sont pas comme ça ». Voilà sa réponse à mon traumatisme, à ma haine, mon envie de lui écraser mes Docks sur la gueule s’il crevait devant moi, ce mec-là. En clair, faut passer à autre chose mademoiselle, tous les hommes ne sont pas comme ça, n’en parlons plus.  T’en as pas parlé aux flics, n’en parle pas à ton psy non plus.

Faut arrêter d’emmerder son monde avec des histoires de femmes, aussi. Ou pire d’aller la ramener chez les flics et traîner devant les tribunaux les psychiatres qui essayent de vivre tranquilles et de bosser avec quelques avantages en nature. Faut pas envoyer en taule des gens juste parce qu’on a pas compris leurs intentions, juste parce qu’on est des femmes et des folles et qu’on a trop d’imagination.

Parce que bon, puisque tous les hommes ne sont pas comme ça, faut pas aller culpabiliser les mecs bien avec ses peurs et ses haines. Quand même.

Le petit HP dans la prairie et autres péripéties banales

J’ai appris plein de choses très intéressantes sur la psychiatrie aujourd’hui.

D’abord que la schizophrénie est une maladie biologique car due à un problèmes de neurotransmetteurs. Moi qui croyait qu’on n’avait aucune explication totalement satisfaisante, me voilà rassurée, le progrès est en marche.

Ensuite, que chercher un psychiatre est un parcours du combattant. Et que chercher un nouveau psychiatre est un sacrilège. Bon, ça, ce n’est pas comme si je ne le savais pas, mais jusqu’ici je croyais que c’était la faute à pas de chance. J’avoue que je suis difficile: je ne veux pas un psy muet, ni froid et j’aimerais qu’il soit un peu critique envers la psychiatrie pour comprendre mon traumatisme. J’ai un nom, je me dis bon, ça va aller, mais non, elle ne prend plus de patients. Bon, ça se comprend. J’ai un deuxième nom, alors j’appelle, et la secrétaire me dit en soupirant que son agenda est plein pour les semaines à venir. Pas grave, j’ai le temps.  Vous ne voulez pas allez dans un autre centre?. Non, j’insiste, je voudrais un rendez-vous avec elle, c’est pas comme si ça ne faisait pas quinze jours que j’en parle avec mon généraliste. Bon, motif de la consultation? Je suis obligée de raconter ma vie au téléphone? Parce que je suis au travail là et pas seule. En résumé, je cherche un nouveau psychiatre. Ah ah, que n’ai-je pas dit! Ah, mais vous avez déjà un psychiatre!! Euh, j’ai juste dit que j’en cherchais un nouveau, donc peut-être que l’autre est mort, retraité, parti ou que j’ai moi-même déménagé. Ou peut-être que j’ai juste envie de changer de psychiatre, il ne me semble pas être mariée avec l’ancien, ni avoir signé un contrat d’exclusivité, et je ne vois pas pourquoi je devrais me justifier auprès d’une secrétaire médicale que je n’ai jamais vue et au téléphone en plus. Aucun autre médecin ne demande jamais pourquoi et au nom de quoi il nous vient à l’idée de demander un rendez-vous alors qu’on a déjà vu un de ses confrères il y a deux ans. Il faut croire que les psychiatres se transmettent leurs patients eux-mêmes, et que faire une demande spontanément est hautement suspect. Bref, on va voir, et on va « sûrement » me rappeler. Sous-entendu: ou pas. Ma parole, c’est pire qu’un entretien d’embauche. A partir de combien de temps dois-je comprendre que ma candidature est rejetée? Mystère. Vouloir un psychiatre pour soigner ses traumatismes et devoir les réveiller pour ça, c’est à se demander s’il est bien raisonnable de persévérer dans cette voie.

Et enfin, j’apprends des choses merveilleuses sur le monde magique de la psychiatrie: les chambres d’isolement permettent en réalité de ne pas donner trop de médicaments aux patients. Oui, une fois sur mille, sans doute. Mais bon, c’est toujours bien d’avoir des chouettes raisons à des trucs moches, même si la réalité n’a rien à voir, ça fait scientifique et bien intentionné. J’apprends aussi que l’hôpital psychiatrique de la région est situé dans un environnement si splendide qu’un patient totalement révolté d’être interné peut se calmer instantanément devant la spectacle de Mère Nature et surtout que, dans cette riante contrée, les patients ramassent  des châtaignes avec une joie évidente. Que tout cela est si beau qu’il faudrait en faire un livre entier. J’avoue, ça a failli m’arracher une larme d’émotion et j’en viendrais presque à regretter qu’on ne puisse plus passer sa vie entière à l’HP.

Voilà le résultat de ma journée: la schizophrénie, c’est simple; l’HP, c’est merveilleux, mais demander un simple rendez-vous, c’est demander la lune.

 

Prison avec sursis pour deux psychiatres

Le tribunal a condamné hier deux spécialistes de l’hôpital de Moisselles après la mort de Florence Edaine, une de leurs patientes.

«Coupables. » Les docteurs Mestres et Ruinart de Brimont ont été reconnus responsables, hier, d’homicide involontaire devant le tribunal correctionnel de Pontoise, après le décès le 14 mars 2004 de Florence Edaine, 28 ans, une patiente de l’hôpital Roger-Prévot de Moisselles. Les deux médecins psychiatres ont écopé de douze mois de prison avec sursis et de 1500 € d’amende chacun, à verser à la famille de la victime.

Madame Mestres, le visage fermé, et son collègue le docteur Ruinart de Brimont, cheveux blancs et petites lunettes, sont arrivés au palais de justice comme ils en sont sortis, sans dire un mot. Dans la salle d’audience, le regard figé, ils ont écouté le délibéré avant de notifier au juge qu’ils n’avaient « rien à déclarer ». En écho à leur silence, les soupirs de soulagement de la famille et des amis de Florence Edaine, présents pour l’annonce du jugement.

« C’est une reconnaissance de la culpabilité des médecins à hauteur des graves manquements dont ils ont fait preuve », se satisfait Me Olivier Morice, l’avocat de Michèle Edaine, la mère de la victime. Les parties civiles avaient également réclamé des dommages et intérêts aux deux psychiatres, « à hauteur de 100000 € », précise Olivier Morice, mais cet aspect de l’affaire a été renvoyé devant le tribunal administratif qui statuera sur la question.

Des éléments accablants

Le 28 novembre, lors de l’audience, les juges avaient longuement interrogé les deux spécialistes sur les conditions de prise en charge de Florence Edaine mais aussi sur son suivi médical. Admise quelques jours avant son décès pour des troubles du comportement, la jeune femme a succombé à une fausse route alors que son état de santé s’était sérieusement dégradé. Déshydratée, fiévreuse, elle présentait un encombrement bronchique sévère et crachait du sang. Pourtant, ni le docteur Mestre, de permanence le dimanche de sa mort, ni le docteur Ruinart, référent du service, n’ont jugé bon de stopper les neuroleptiques qui ont provoqué ces effets secondaires. Par deux fois, les analyses médicales réclamées, qui auraient déterminé le mauvais état de santé de Florence, avaient été repoussées. Aucune décision de transfert vers un service d’urgences médicales n’a été prise. Autant d’éléments mis en lumière durant l’audience qui ont conduit à cette condamnation.

Le Parisien

http://www.leparisien.fr/moisselles-95570/prison-avec-sursis-pour-deux-psychiatres-31-01-2013-2527901.php

Monsieur Rufo, votre mépris, on n’en veut pas!

Voici une question posée lors de l’émission « Allo Rufo » du lundi 3 décembre 2012 sur France 5 :

Monique :

« Ma fille de 28 ans va mal. Elle est addict aux médicaments et nous avons dû l’hospitaliser. Depuis, elle nous dit avoir été abusée sexuellement dans sa petite enfance. Est-il possible que ce soit une réalité ? »

Dr Rufo :

« L’immense majorité des enfants « abusés » vont bien ! … à distance après le sévice… ils ont bien sûr des craintes un peu précises, mais elles vont bien dans leur vie amoureuse, sexuelle, personnelle, professionnelle… donc, en quelques sortes, un abus ne peut pas entrainer un tel dégât sauf si la vulnérabilité et la fragilité du sujet vient faire que l’abus renforce cette pathologie d’organisation. Là, dans ce que vous décrivez, c’est complètement fantasmatique, ça fait partie peut-être de son organisation un peu plus de reconstruction délirante du monde où un ennemi, un agresseur existe, fondu comme ça dans son histoire.

La première chose à faire, c’est de vérifier auprès de la personne citée les choses, de dire :

« voilà, notre fille dit ça, qu’en pense-tu ?», en plus, c’est respecter votre fille que de tenir compte de sa parole, puisqu’elle cite quelqu’un, il faut vérifier les choses. »

Monique :

« Moi je souhaiterais justement en parler à la personne en question, ensuite, est-ce qu’il faut que ça se fasse en sa présence à elle ? »

Dr Rufo :

« Non, je crois que ça doit se faire vous. D’abord, est-ce qu’il faut le rendre juridique ou non ? La mode, la loi même c’est de dire signalement, c’est de dire signalement mais en même temps, il y a quelque chose qui… alors moi je suis très favorable au signalement des enfants mais en même temps, je m’étonne de quelque chose, lorsque par exemple, il y a enquête ou examen, expertise et que finalement on aboutit à un non lieu, souvent, certains parents disent « nous on croit ce qu’a dit l’enfant » alors que visiblement c’est une organisation fantasmatique de crainte et tant mieux ! Parce que tant mieux, parce que personne ne souhaite l’abus. Non, là, en l’occurrence, compte tenu des troubles, de l’HDT, ce n’est pas un irrespect de la part de votre fille, ce n’est pas parce qu’elle est en psychiatrie que sa parole ne doit pas être entendue, attention à ce que je vous dis. Mais en même temps, le malade mental, le délirant reconstruit un monde parce qu’il ne peut plus percevoir le monde et ce monde est peuplé d’ennemis, d’événements dramatiques, d’histoires comme ça. Il vaudrait mieux que vous vous rapprochiez aussi du service où elle a été hospitalisée pour un suivi en hôpital de jour, un suivi régulier pour que quelque chose soit entreprit avec elle pour la reprise d’activités, pas seule, pas confinée, pas hospitalisée chez vous mais en relation étroite avec le service de psychiatrie adulte pour qu’il l’accompagne ou un foyer occupationnel, ou un placement ou une formation et un suivi. Ne l’abandonnons pas à sa pathologie et merci de votre appel. »

http://www.change.org/fr/p%C3%A9titions/president-de-la-r%C3%A9publique-stop-%C3%A0-la-d%C3%A9sinformation-sur-les-violences-sexuelles-faites-aux-enfants

Cher monsieur Rufo,

je ne vais pas vous parler de votre scandaleuse vision de l’abus sexuel, qui ne serait un problème que chez un enfant ayant une pathologie, d’autres l’ont fait, mais de votre vision des psychotiques qui me semble bien limitée pour un éminent pédopsychiatre tel que vous.

Selon vous, savoir qu’une personne que vous n’avez jamais vue  souffre d’addictions et est en HDT suffit à établir une diagnostic aussi lourd que celui de psychose. Permettez-moi de vous trouver bien léger quant à l’éthique de votre métier. Je trouve également très étonnant que vous ne sachiez pas qu’on signe des HDT à tour de bras sans même parler aux patients, et qu’une HDT n’a jamais suffit à établir un diagnostic de psychose. Même le DSM n’y avait pas pensé, mais vous l’avez fait!

Ce diagnostic maintenant solidement établi, vous en concluez donc logiquement que cette jeune fille ne peut pas dire la vérité lorsqu’elle dit avoir été abusée. Forcément, tout cela est fantasmatique et délirant (merci au bon docteur Freud). Oui, car comme chacun sait, les psychotiques délirent, fantasment et ne vivent rien de réel. La psychose préserve de tout évènement traumatique réel, comme elle préserve visiblement de la moindre considération du corps psychiatrique. Le psychotique ne raconte rien de vrai, n’a rien vécu de difficile, et surtout pas un abus sexuel qui aurait pu déclencher ses troubles. Attention, dites-vous, le respect est dû à la parole de cette jeune fille, mais en gardant bien en tête qu’elle est délirante. Ce n’est pas de sa faute si elle ment, ne la condamnons pas, mais ne soyons quand même pas bête au point de penser seulement à la croire! Ca me rappelle une histoire qu’a vécu une de mes amies récemment: elle téléphone à une amie psychotique en HDT, et l’infirmier ne veut pas la lui passer, ne comprenant pas pourquoi, n’étant pas de la famille, elle veut lui parler. C’est vrai, les psychotiques n’ont pas d’amis, le contraire serait impensable. Qui pourrait se soucier sincèrement de ces pauvres malades ne sachant que délirer à part leur brave et courageuse famille?

Votre vison des psychotiques est pour le moins méprisante. Vous n’imaginez pas une seconde qu’ils peuvent aussi ne pas délirer, avoir une vie faites d’évènements réels dont ils puissent parler objectivement,  vivre des traumatismes autres que fantasmatiques. Ne parlons même pas de ce qu’il pourrait y avoir de bien dans leur vie, je suppose que cela ne vous a jamais effleuré.

Vous n’êtes évidemment pas le seul coupable de cette vision réductrice de vos patients, elle est malheureusement partagée par beaucoup de vos confrères.

Mais vous savez quoi, Monsieur Rufo, et c’est une psychotique debout qui vous le dit, vos diagnostics de comptoir, on n’en veut pas. Votre mépris, il est pire que celui que la société à envers nous et il nous fait gerber. Votre condescendance, gardez-la car on n’en a pas besoin. Des psychotiques debout, il y en a plein, et cela malgré les idées que vous partagez avec certains de vos confrères qui font tout pour nous briser avec un sourire bienveillant et la conscience tranquille. Car dans ce monde, il y a aussi des gens bien, des amis, et des personnes qui nous respectent, même si on les trouve rarement en psychiatrie. Arrêtez de parler des psychotiques si c’est pour le faire avec un tel mépris, et arrêtez de psychiatriser à tout va des personnes que vous n’avez jamais vues, c’est ce que vous pourriez faire de mieux.

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