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La violence de la maladie

Je ne vais pas parler pas des actes violents qu’on peut commettre en étant délirant mais de la violence de la maladie elle-même.

La schizophrénie est violente. En quoi?

C’est dur de parler de cette violence, car comment rendre compte de la violence de sentiments qui pour la plupart n’ont pas de noms ?  De cette expérience trop extrême et trop rare (même si elle ne l’est pas tant que ça) pour qu’on ne la nomme autrement qu’avec des mots savants?

Quand je pense à la violence de mes années de maladie, je vois d’abord les coups de lames de ciseaux sur mon poignet. Le sang. Mais ça c’est juste la violence visible, la conséquence de la violence intérieure.

La schizophrénie est violente parce qu’elle balaie tout sur son passage. Elle écrase tout, elle réduit en miettes. Le monde, les autres, soi-même. Il n’y a plus de terre ferme, juste un puits sans fonds et un monde qui s’effondre, littéralement.

La violence, c’est celle de l’angoisse. Je ne la décrirai pas une fois encore, j’en ai déjà beaucoup parlé, je dirai juste qu’un jour je me suis réveillée tellement angoissée que j’ai voulu hurler, mais j’étais paralysée par cette angoisse. La schizophrénie, c’est ça, un long hurlement silencieux. Hurler d’angoisse, de peur, d’être transpercée par le regard des autres, hurler parce qu’ils s’approchent trop. Hurler, hurler, hurler en silence pour ne pas incommoder les autres et se voir reprocher de ne pas sourire assez.

La violence, c’est celle de la mort. Passer sur un pont, se voir se jeter dans l’eau, regarder un couteau comme une solution, souhaiter ne pas se réveiller chaque fois qu’on s’endort. Courir dans les couloirs pour échapper à la mort qui me suit partout, compagne fidèle. Vivre des années avec la mort comme conséquence logique de la maladie.

La violence, c’est celle de l’obsession, de la durée, du temps. L’obsession, les pensées qui ne lâchent pas, le délire qui tourne, qui ronge, qui frappe dans la tête. Toc toc toc, fois mille, fois des jours, fois des mois. La violence de la durée et du temps, parce qu’être en crise pendant des mois, des années, ça épuise, ça vide, ça tue.

La violence, c’est celle du monde qui va trop vite, qui tourne comme une toupie, qui va trop fort, qui crie. Le moindre bruit qui s’insinue dans le cerveau comme un marteau-piqueur.

La violence, c’est celle des larmes qu’on retient, qui nous étouffent à force de rester dans la gorge.

La violence, c’est celle du vide intérieur, qui crispe, qui gratte, qui démange à vouloir casser quelque chose.

Et à toute cette violence, souvent l’hôpital psychiatrique répond de façon violente. Alors qu’on a besoin de douceur, de calme, de respect, de briques pour se reconstruire, d’intimité, d’humanité, de paroles, de quelqu’un qui rentre dans notre monde pour pouvoir nous en sortir. Pas d’infantilisation ni de règles rigides, de manque d’intimité ni d’obligations sociales, et encore moins de traitements violents.

Et c’est pour cela que je n’oublierai jamais l’infirmière qui s’appelle Adela et qui m’a pris la main, petit geste de douceur au milieu de la violence de la maladie et de l’hôpital.

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Tant pis pour toi

En lisant le livre de Christophe Malinowski,  « Etre soignant en psychiatrie », j’ai compris pourquoi le « tant pis pour eux » de ma psychiatre m’avait fait tant de mal.

Ce « tant pis pour eux », elle me l’a dit à propos des patients qui faisaient semblant d’aller bien en sortant de chambre d’isolement. Elle me disait que l’isolement donnait de bons résultats, je lui ai dit évidemment, les patients font semblant d’aller bien pour ne pas y retourner, vous ne le saviez pas? Non, m’a-t-elle répondu, eh bien tant pis pour eux. Là-dessus, notre entretien s’est terminé. Pendant quinze jours, j’ai repensé à ça, ça me faisait mal ce « tant pis pour eux », très mal. Je me suis dit il faut que je lui explique, elle ne peut pas penser ça, pas vraiment. Alors je lui ai  redit mon point de vue, le non-choix de ces patients, qui ne pouvaient que faire semblant pour ne pas être maltraités à nouveau. Elle a dit « tant pis pour eux, je le maintiens ».  Alors j’ai perdu confiance et je n’ai plus été voir ma psychiatre.

Je n’ai jamais parlé à ma nouvelle psychiatre ni à mon médecin généraliste de ce qui avait entraîné cette rupture. Ca paraissait tellement dérisoire. Quatre petits mots. A propos de chambre d’isolement, moi qui n’ait même pas été isolée.

Dans son livre, Christophe Malinowski nous raconte l’histoire de Tomasz, dont l’hospitalisation volontaire se transforme en hospitalisation sous contrainte avec mise en chambre d’isolement et contention. Après ça, parce qu’on ne l’a pas écouté, parce qu’on n’est pas venu à sa rencontre, il comprend que s’il veut sortir, il doit faire semblant d’aller mieux, donner aux soignants ce qu’ils veulent, dire ce qu’ils veulent entendre.  Alors, tous se réjouissent du succès de son hospitalisation.

J’ai pensé exactement la même chose que lui quand j’ai été hospitalisée. Heureusement plus rapidement, heureusement sans autant de dommages, mais c’est comme ça que je suis sortie, en faisant semblant d’aller bien, en disant ce qu’il fallait. Comme pour Tomasz, il n’y avait pas de confiance possible. Et il n’y en aura plus jamais, pas dans l’institution.

Alors le « tant pis pour eux », ce n’était pas seulement une histoire de chambre d’isolement que je n’avais pas connue et de patients abstraits. Il était aussi pour moi. Moi aussi j’avais fait semblant. Et à cela, ma psychiatre, en le disant et en le maintenant, répondait qu’elle préférait voir son prétendu succès que des souffrances bien réelles. Que ma souffrance bien réelle. Et cela, je ne lui pardonnais pas.

 

Nous aussi, on vaut mieux que ça

Je marche seule dans la rue, et je ne peux pas arrêter de penser à l’article de Libération que je viens de lire.

Je marche seule dans la rue, libre, et je pense à ceux qui sont enfermés.

Je sais que j’aurais pu être celle-là, que je pourrais l’être encore, qui est en chambre d’isolement depuis un an. Que je pourrais être celui qui est attaché depuis des jours.

Je pense à eux et j’ai le coeur brisé.

Mais moi je suis libre. Et eux ils se font piétiner par des gens qui n’ont pas l’impression d’être des barbares, qui ne pensent pas faire pire qu’ailleurs et qui osent parler de soins intensifs. Eux, ils sont devant des gens qui brisent des vie en toute bonne conscience.  Comme si la barbarie ce n’était pas fouler aux pieds les droits d’humains, fussent-ils fous, comme si ne pas faire pire qu’ailleurs était une excuse, comme si torturer en mettant les mots du soin dessus, ce n’était pas grave.

Moi je marche libre dans la rue et je me dis que nous aussi, on vaut mieux que ça, beaucoup mieux que ça. Il serait temps de le comprendre. Il serait temps d’arrêter de casser les gens en prétendant les soigner. Il serait temps de se regarder dans la glace et de voir en celui qu’on attache un autre soi-même.

Une rose et des épines

Aujourd’hui, un client schizophrène nous a offert des fleurs, à mes collègues et à moi, pour nous remercier, pour nous dire son « respect pour la beauté des mots ».

Aujourd’hui, j’ai lu qu’on estimait entre 38 et 45% le nombre de schizophrènes non soignés.

J’ai ai vu d’autres dans un reportage se faire attacher et obliger à prendre des neuroleptiques, menacé d’une injection. J’ai lu que le contention c’était un étayage sur le corps, que c’était un soin.

J’ai entendu qu’une patiente en crise suicidaire c’était une urgence « oui et non », oui mais non parce qu’elle mobilise des ressources qu’on pourrait donner à d’autres. Voilà, si on ne pisse le sang que psychiquement, on n’est pas une vraie urgence, les urgences psychiatriques, ça n’existe pas pour tout le monde. Mobiliser des ressources quand on a trébuché et qu’on s’est tordu la cheville, c’est honorable. Quand on trébuche sur la vie, ça l’est tout de suite moins. Il n’y a que ce qui se voit qui compte, le reste ça peut rester brisé, c’est pas si grave. Je le sais, j’ai marché brisée pendant des années sans que ça inquiète personne. Je le sais, j’ai plus culpabilisé d’aller aux urgences pour raison psychiatrique que pour un doigt même pas cassé.

Aujourd’hui, j’ai eu mal pour les schizophrènes pas soignés et pour les soignés aussi, les violemment soignés. J’ai pensé à la jeune fille que j’étais et qui marchait en se tenant les tripes. J’ai pensé que beaucoup ne trouvait pas ça grave. J’ai pensé que ceux qui trouvaient ça grave y avaient répondu à coups de neuroleptiques trop fortement dosés et d’enfermement. Qu’il y avait ceux qui m’envoyaient aux urgences et ceux qui m’en renvoyaient parce que « psychotique, c’est un bien grand mot ». J’ai pensé à tous ces gens qui vivent cela pour le moment, la violence de la maladie, la violence de l’indifférence et la violence des soins.

J’ai eu envie d’écrire, même si ce n’était pas pour dire grand-chose, si ce n’est qu’aujourd’hui j’ai reçu une rose blanche de la part d’un client schizophrène pas vraiment soigné mais tellement gentil.

Ne pas être assez forte

On m’a dit tant de fois que j’étais forte et courageuse.

Mais je ne sais pas si mon coeur peut encore se briser.

Je ne sais pas si j’ai encore la force d’affronter la peur.

Je ne sais pas si j’ai encore le courage de tenir debout face à l’adversité.

Je ne sais pas si j’ai encore l’énergie de vivre dans un monde de guerres.

Je sais que je suis privilégiée.

Je sais que je suis seulement touchée par la télévision ou par personne interposée.

Je sais que je vois seulement planer la menace mais que je ne me prends pas la réalité en pleine face.

Je sais tout ça.

Mais toute mon énergie, toute ma force, toutes mes larmes, je les ai déjà dépensées à me battre contre la maladie.

Je ne sais pas si j’ai encore du courage. Et oui, j’ai peur. Des explosifs, de la haine et de moi. De ne pas être assez forte.

La contrainte n’est pas du soin

Je le redis, la contrainte n’est pas du soin, c’est une décision de la société. Je pense que la société a le droit de se protéger. Cela étant, lorsque vous mettez quelqu’un dans une chambre d’isolement, vous n’avez pas le droit de penser que c’est pour son bien, ou pour endiguer son morcellement psychotique. On le fait, parce que l’on ne sait pas quoi faire d’autre.

Roger Ferreri

http://www.liberation.fr/societe/2010/09/25/lorsque-vous-mettez-un-fou-a-l-isolement-ce-n-est-pas-pour-son-bien_681706

Une violence indicible

La violence en psychiatrie. Tout le monde sait de quoi on parle, tout le monde a vu au moins un reportage à la télé sur les fous dangereux, les UMD ou l’épuisement des soignants à l’hôpital psychiatrique. Les médias adorent la violence en psychiatrie, ils aiment la monter en épingle, faire peur aux gens, faire croire que la psychiatrie ce n’est que de la violence.

La violence en psychiatrie. Les usagers savent sans doute de quoi je parle. De la violence de la psychiatrie envers ses patients. Celle qui est indicible. Celle dont les médias parlent peu. Celle qu’on théorise et transforme en soins. La contention? Ce n’est pas de la violence, ça soigne les angoisses de morcellement. Les chambres d’isolement? Ca s’appelle chambre de soins intensifs. Cette violence-là, si tu es un bon patient, tu n’en parles pas. Si tu en parles, tu es un ingrat, tu ne sais pas de quoi tu parles, tu ne comprends rien aux théories psychiatriques. Tu fabules. Tu exagères. Tu ne sais pas ce qui est bon pour toi.

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Tu es prié de te taire. Tu es prié de remercier. La psychiatrie ne traumatise pas, elle soigne. C’est sa fonction, donc c’est comme ça, ce que tu peux en dire n’est pas intéressant. A la limite, tu peux critiquer quelques pratiques; modérément, avec des pincettes. Tu dois adoucir une violence qui n’est pas la tienne et alors même qu’on te colle sur le dos toute la violence des services de psychiatrie et même du monde. La violence, c’est à géométrie variable. Il y a d’un côté les fous, toi, et c’est le côté de la violence. Et il y a de l’autre les soignants, les bons, et ils ne sont jamais violents.

Tu souffres de cette violence indicible? Et alors? Qui veut entendre parler d’un traumatisme qui n’existe pas? Qui veut se remettre en question quand ses intentions sont bonnes? Qui veut se regarder vraiment dans le miroir, derrière le masque de bonne personne qui aide les autres? Personne.

La psychiatrie n’a pas envie de réparer les dégâts qu’elle a causé.

Comment ne pas être un médecin connard

C’est un billet qui ne parle ni de la schizophrénie ni de la psychiatrie mais de la médecine en général, et que j’ai envie d’écrire suite à la polémique sur les touchers vaginaux ou rectaux sous anesthésie générale.

La polémique fait beaucoup de bruit sur internet, avec des médecins qui parlent d’hystérisation, de « il faut bien apprendre » et de « nous ne sommes pas tous des connards, mais je vous emmerde et si vous n’avez pas fait six ans de médecine, je ne peux pas vous expliquer, vous ne comprendriez pas ».

Si cette histoire fait beaucoup de bruit, et alors même que le sujet n’est pas nouveau, si « hystérisation » il y a, c’est peut-être parce que ça touche à des sujets sensibles, à savoir le consentement du patient et le respect de celui-ci. Malheureusement, beaucoup de patients ont des histoires difficiles, souvent tues, par peur du pouvoir médical, peur du mépris qu’on leur renverrait, peur de passer pour des emmerdeurs. Alors de temps en temps, les patients se révoltent, se focalisent sur une histoire en particulier, sans doute parce qu’ils se sont tus sur tout le reste et parce qu’ils pensaient jusque-là être des exceptions, avoir simplement manqué de chance et qu’ils se rendent compte que ce n’est pas le cas.

Premièrement, parlons du « il faut bien apprendre ». On est d’accord. Qu’un toucher vaginal soit fait par un chirurgien puis par un étudiant sur une personne anesthésiée quand c’est nécessaire ne me choque pas. Quand ça ne l’est pas, c’est une autre histoire. Pour changer de sujet et parler de patients bien éveillés, il suffit souvent de leur demander si l’étudiant peut voir/toucher/participer. Beaucoup de patients sont d’accord et comprennent très bien que « il faut bien apprendre ». Demander son accord au patient change tout. Je vais vous raconter des anecdotes personnelles qui montrent à quel point c’est vrai, et je ne suis pas la seule à le dire, j’en ai parlé avec beaucoup de gens.

Je vais chez le médecin, j’ai un zona du nerf sciatique, ce qui est rare. Le médecin me demande s’il peut appeler l’assistante, je dis oui, tout se passe dans la bonne humeur, l’assistante me remercie. J’ai un peu l’impression d’être dans Grey’s Anatomy quand les médecins sont tout contents d’avoir vu un truc que la majorité des gens trouve répugnant et je suis contente d’avoir pu rendre service.  Par contre, si le médecin avait appelé l’assistante sans me le demander, si elle m’avait regardée comme une page de livre de dermato et pas comme un être humain, je crois que je me serais sentie assez mal.

Je vais chez le médecin, il est avec une étudiante. Il me demande avant d’entrer si ça ne me dérange pas, je dis non. L’étudiante m’ausculte, répond aux questions du médecin mais en s’adressant à moi, en m’expliquant le diagnostic. Ca change beaucoup de ce que j’ai vécu en Espagne, où les étudiants ne se présentaient pas et parlaient avec le médecin comme si je n’étais pas là ou ne comprenais rien, ce que j’ai mal vécu. Quand une étudiante a regardé le médecin et lui a demandé « Qu’est-ce qu’elle veut? » d’un air méprisant parce que j’ai dit que je ne voulais pas reprendre de Temesta, étant donné que j’avais eu du mal à m’en sevrer et que ça m’avait provoqué une dépression majeure, je me suis sentie encore plus mal qu’en entrant (ce qui n’était pas peu dire à l’époque). Quand la psychiatre a demandé à son étudiante, devant moi, ce qu’elle pensait de mon cas et que celle-ci à répondu, sans précaution, « Schizophrénie », j’ai senti mon monde s’écrouler.

Bref, il ne me semble pas si compliqué, même si ça nécessite d’être pensé et discuté entre médecins auparavant, de parler avec la personne qu’on a en face de soi et non d’elle comme si elle n’était qu’un cobaye ou un sujet d’études. Quand le patient se sent respecté, le plus souvent il est d’accord pour aider les étudiants à apprendre. Et quand il dit non, eh bien, c’est aussi son droit. Il y a des moments où je pourrais dire non. Par exemple pour un deuxième toucher vaginal dans une période où je vais mal. C’est mon droit de dire « je suis schizophrène, en ce moment je ne supporte pas qu’on me touche, c’est déjà assez difficile pour moi d’en subir un seul ». Ou si je vais chez mon généraliste ou ma psychiatre pour parler de mes troubles quand je vais très mal, c’est au-dessus de mes forces de parler à deux personnes en même temps. Mais je suis sûre que beaucoup d’autres patients seront là pour que l’étudiant apprenne, comme je le suis quand je ne vais pas trop mal.

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Deuxièmement, « les médecins ne sont pas tous des connards ». Non, c’est une évidence. Qu’on dénonce des maltraitances ou des abus ne veut pas dire que tous les médecins sont des connards. Mais pour qu’ils n’y soient pas assimilés, ce serait bien de ne pas se moquer des patients qui sont choqués par certaines pratiques, de ne pas les considérer comme des idiots qui ne comprennent rien. Je suis la première à dire, quand je parle de la psychiatrie hospitalière, que je dénonce plus un système que des soignants. Des médecins connards, j’en ai connus, et notamment un psychiatre qui violait ses patientes. D’accord, on tombe dans l’extrême, mais si je rencontrais un médecin qui le défendait en disant, comme lui l’a dit au tribunal, que les patientes ont mal interprété ses gestes médicaux (en psychiatrie, faut-il le rappeler), ce médecin aurait beau ne pas être un violeur, il serait quand même un médecin connard.

Et troisièmement, dire que les patients ne peuvent pas comprendre qu’on n’a pas besoin de respecter leur consentement, sauf s’ils font six ans de médecine d’abord, eh bien c’est être un médecin connard. On ne parle pas de comprendre une pathologie de A à Z, de s’avaler toute la biologie de Raven et la chimie de Paul Arnaud, on parle de consentement. Je rappelle que le patient a le droit de refuser des soins et que son consentement doit être éclairé. Le travail du médecin est donc de s’adapter à la personne qu’il a en face de lui pour qu’elle comprenne bien de quoi il s’agit: quelle maladie, quels traitements. C’est son boulot. Avoir fait médecine, en savoir plus que le patient sur la théorie de sa maladie ne veut pas dire que celui-ci est un idiot, qu’il ne peut pas décider ce qu’il veut pour lui-même ni choisir entre différents traitements. Quand j’ai commencé à être libraire et que les gens me demandaient la différence entre les différentes éditions d’un texte classique, je répondais « l’appareil critique ». Je me suis vite rendu compte que les gens ne savaient pas ce que c’était. Est-ce que j’ai ajouté « tape-toi cinq ans d’études de lettres et tu pourras comprendre »? Non. J’ai dit « ce sont les notes » et quand j’ai vu que les gens ne comprenaient pas non plus, j’ai dit « c’est la même chose », parce que c’est ce que 95% des gens veulent savoir, si le texte est le même ou non. Et quand je tombe sur quelqu’un qui veut vraiment savoir en quoi les notes sont différentes, eh bien j’adapte mon discours.

Donc non, tous les médecins ne sont pas des connards (et je le dis d’autant plus facilement que j’ai des médecins formidables), qu’il existe des abus ne veut pas dire qu’il n’existe que ça, mais il est néanmoins légitime que les patients s’interrogent et s’inquiètent quand on touche à des choses aussi intimes et personnelles que le respect, le consentement, le corps, la santé, la maladie et la mort. Ne pas être un médecin connard, c’est commencer par accepter ça.

PS: juste pour info, je pense qu’il y a aussi des libraires connards, par exemple ceux qui ne veulent pas conseiller ce qu’ils jugent comme de la mauvaise littérature et qui méprisent les clients qui en lisent, mais bon, c’est pas trop le sujet du blog.

Il y a deux réalités

Vacances d’internet obligent, ce n’est qu’aujourd’hui que j’apprends la mort de Jean Oury, lui qui disait: « soigner les malades sans soigner l’hôpital, c’est de la folie ». Je lis aussi un article où un psychiatre répond à des plaintes de patients pour maltraitances:  Parfois, un patient perçoit différemment la réalité. C’est un cas typique de psychose. Le rôle du psychiatre est alors de réussir à dire qu’il y a deux réalités différentes et non d’affirmer au patient qu’il a tort. (http://www.lavoixdunord.fr/region/psychiatrie-a-berck-reelles-maltraitances-ou-ia36b49106n2141280)

Visiblement, ce psychiatre n’a pas dû lire Jean Oury. Ou Martin Winckler, qui dit que si un patient se sent maltraité, c’est qu’il l’est, mais il est vrai qu’il ne parle pas spécifiquement des psychotiques. C’est bien pratique, la psychose, pour décrédibiliser la parole des gens. Les psychotiques ne vivent pas dans la même réalité que les autres, alors s’ils se sentent maltraités, ils ne le sont pas vraiment. Parce que la maltraitance en psychiatrie, ça n’existe pas, comme nous l’explique l’article en questions, et il existe des organes de contrôle, les patients ont des droits et en plus aucun incident n’a été signalé. Comme nous savons que ces droits sont toujours signifiés aux patients et bien sûr respectés, que ceux-ci ont tout le loisir de contacter les organismes de contrôles, on ne peut pas douter de la vérité des faits: ils n’existent pas dans la bonne réalité, mais seulement dans la mauvaise, celle des psychotiques, qui décidément interprètent toujours tout de travers. Oh, je sais, j’ai bien lu, il n’est pas question de dire aux patients qu’ils ont tort, mais enfin quand même, toute personne sensée se doute bien quelle réalité il faut prendre en compte. Tiens, ça me rappelle Rufo et ses mises en garde: attention, cette psychotique que je viens de diagnostiquer à la télé en deux minutes a le droit de se dire abusée, il faut l’écouter, mais ne tombons pas dans le piège de la croire.

C’est curieux, je trouve, d’être soignant en psychiatrie et de ne pas prendre en compte la réalité de ses patients. Je croyais, il y a longtemps que je n’y crois plus c’est vrai mais ça fait toujours aussi mal, que le but d’un soignant était de comprendre la réalité de son patient, de l’écouter, de la prendre en compte, de la respecter. Si quelqu’un dit qu’il souffre, il souffre, c’est tout. Croire qu’on n’est jamais maltraitant, c’est de la mégalomanie. C’est un refus absolu de se remettre en question, d’écouter l’autre, c’est défendre ses pouvoirs et ses privilèges au mépris de la souffrance de l’autre, c’est défendre le pouvoir absolu de l’institution. Parce que tout le monde peut être maltraitant. Parce qu’on est humains, parce qu’il y a des gens qu’on apprécie moins que d’autre, des jours où l’on a pas envie d’être attentifs aux besoins des autres, parce qu’on n’a pas le temps, qu’on est fatigués ou de mauvaise humeur. C’est encore plus facile d’être maltraitant quand on a du pouvoir sur des personnes fragilisées. Pour ne pas l’être, la première chose, c’est d’admettre qu’il nous arrive de l’être, c’est d’y réfléchir et d’essayer de ne pas l’être. Les gens qui pensent n’être jamais maltraitants, qui croient travailler dans une institution où la maltraitance n’existe pas, je ne sais pas dans quelle réalité ils vivent, mais ce n’est pas la mienne.

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Oui, il y a deux réalités. Je crois bien que je préfère ma réalité de psychotique, celle de Jean Oury, à celles de ceux qui pensent pouvoir diriger la vie des autres en toute bonne conscience.

 

Au courage de deux femmes que je ne connais pas

Les femmes, parfois, quelles connes, on leur fait l’amour et elles croient qu’on les viole.

Les folles, parfois, quelles connes, on les soigne et elles croient qu’on les viole.

Et certaines vont même en parler aux flics. Alors qu’elles étaient consentantes. Alors que c’était thérapeutique. Pas courant en psychiatrie, peut-être, mais thérapeutique.

Des filles pas comme il faut, des filles ni sympas ni gentilles. Des filles qui l’ouvrent. Des filles qui la ramènent avec leur haine et leur traumatisme.

Je suis une de ces connes qui croit qu’on la viole. Et les deux autres, celles que je ne connais pas, celles qui ont traîné un psychiatre au tribunal, celles qui ont mal compris, je les ai peut-être croisées dans le couloir de l’hôpital. Le vendredi matin, quand le Dr P. était seul. Pas d’interne, pas de secrétaire, pas de collègue. Peut-être me suis-je assise à côté d’une de ces deux connes qui n’ont rien compris aux gestes thérapeutiques de leur psychiatre, ou pas, mais en tout cas je me suis assise à la même place devant le même médecin.

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Ce médecin, moi je le trouvais juste antipathique mais j’avais eu ma dose de confusion l’année d’avant. Mais bon, t’avais qu’à dire non plus fort, frapper plus fort, partir, ne pas sortir avec ce mec. Et puis comme m’a dit plus tard un autre psychiatre « Tous les hommes ne sont pas comme ça ». Voilà sa réponse à mon traumatisme, à ma haine, mon envie de lui écraser mes Docks sur la gueule s’il crevait devant moi, ce mec-là. En clair, faut passer à autre chose mademoiselle, tous les hommes ne sont pas comme ça, n’en parlons plus.  T’en as pas parlé aux flics, n’en parle pas à ton psy non plus.

Faut arrêter d’emmerder son monde avec des histoires de femmes, aussi. Ou pire d’aller la ramener chez les flics et traîner devant les tribunaux les psychiatres qui essayent de vivre tranquilles et de bosser avec quelques avantages en nature. Faut pas envoyer en taule des gens juste parce qu’on a pas compris leurs intentions, juste parce qu’on est des femmes et des folles et qu’on a trop d’imagination.

Parce que bon, puisque tous les hommes ne sont pas comme ça, faut pas aller culpabiliser les mecs bien avec ses peurs et ses haines. Quand même.

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