Archive for Le journal de mes années de maladie

Introduction

J’ai décidé de recopier tel quel le journal de mes années de maladie. J’en ai déjà fait des résumés, mais je viens de me rendre compte que ça réinterpète complètement la réalité, je ne prends que l’image que je me suis faite de ces années.
En relisant récemment ce cahier, pour la première fois depuis que je vais bien, je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de choses que j’occultais quand je parlais de mon expérience.
J’ai décidé aussi de laisser les nombreuses répétitions qu’il pouvait contenir, simplement parce que les obsessions autour de la mort, l’échec, le rejet, etc… font partie de la maladie. Le délire est souvent obsessionnel et ces répétitions le montrent.
Vu que ce journal mélange très souvent l’imaginaire et la réalité, sans faire de distinction, je dois préciser pour plus de clarté que Nadège et Renaud sont des personnages imaginaires. Les personnes réelles seront désignées par des initiales, dans un souci de discrétion.

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7 janvier 1996

Je m’ennuie. Je veux une clope, faute de marie-jeanne. Laisse-moi tirer juste un coup. L’ennui me pousse à la destruction. Il faut que je range ce couteau. Une clope m’occupera les mains. C’est fou ce plaisir… ce couteau sur mon poignet. Comme c’est bon. Et pourtant je ne veux pas mourir. Trouve-moi de la marie-jeanne.

Et pourquoi est-ce si bon? Parce que c’est la seule chose que tu peux contrôler. La seule. Ta mort.

19 janvier 1996

Pourquoi est-ce si difficile? Qu’est-ce que j’ai? Il y a ce mot, ce terme médical que je ne comprends que vaguement. Cette psychopathologie sous-jacente… Et pourquoi personne ne s’en rend compte? Pourquoi personne ne m’aide? Pourquoi personne ne me comprend? Les bras de la mort enserrent mon équilibre psychologique vacillant. C’est elle la seule à m’avoir tendu la main. Que puis-je faire pour la repousser maintenant qu’elle m’étouffe chaque jour un peu plus? Il n’y a plus de soleil, je ne trouve même plus un rayon vers lequel lever les yeux. Je ne demande pas grand-chose. Je voudrais juste parler sans qu’on me juge. Juste parler… Que je sache que je ne suis pas seule.

Un jour, je mourrai. Et tout sera fini, et tout sera bien. Je n’aurai plus ce poids sur le coeur qui ne me quitte pas une seconde. Mourir, c’est juste arrêter de souffrir.

Le pire, c’est que tu n’as pas le courage de mourir. Peut-être reste-t-il une minuscule flamme qui n’est pas encore étouffée par le poids du désespoir?

Mais où est-elle? Où est-elle? Je la cherche mais jamais je ne la trouve. Peut-être n’est-elle qu’une illusion de plus. Peut-être est-elle morte étouffée.

20 février 1996

Je meurs de froid. Il a voulu mourir. Et moi, j’ai peur de la mort. Et je hais la vie.

Ils dansent et je meurs. Ils chantent et je pleure. Ils rient et j’ai froid.

« Ils ont peur de la souffrance. » Alors pourquoi continuer à vivre? Pourquoi continuer à souffrir? La mort sera juste la dernière souffrance. Mais la souffrance physique m’effraie. Et si j’échoue?

23 février 1996

Je me demande ce qu’il a ressenti quand il est tombé, quand il a vu le sol se rapprocher. Sur le toit, était-il pris de ce vertige immense l’attirant vers le bas? Regardait-il la terre et avait-il envie de s’y écraser? Imaginait-il son corps immobile dans la neige? Avant qu’il ne sorte, la mort le suivait-elle dans les couloirs comme elle me poursuivait après? Lui criait-elle de venir?
Je ne l’aimais pas. Et pourtant, nous avions en commun cette obsession du suicide. Il était plus déterminé que moi, il a eu plus de courage. Je n’aurais pas cru cela de lui. Donc, qui pourra s’en rendre compte pour moi? C’est une douleur si bien cachée. Mes faibles appels au secours tombent à l’eau ou sur la mauvaise personne.
A-t-il été déçu ou soulagé en se réveillant à l’hôpital?

25 février 1996

Mais personne ne me parlera jamais. Je ne demande pas grand-chose. Juste cela. Que je puisse parler à quelqu’un. Que je puisse lui dire que ça ne va plus du tout. Je veux juste parler. Juste parler. C’est si simple et pourtant, même cela, ça reste un rêve. Il n’y a plus personne. Je voudrais tellement qu’on m’aide. Qu’on m’aide juste en m’écoutant. Juste m’écouter parler. S’il vous plaît, je ne vous demande rien dautre. Ce n’est pas difficile. S’il vous plaît…

Faudra-t-il que je fasse couler mon sang pour qu’on me parle? Pour qu’on prenne au sérieux mes appels au secours? Pour qu’on cesse enfin d’interpréter mon désespoir et ma démotivation comme de la fainéantise et de l’insouciance? Faudra-t-il que je me tue?

26 février 1996

Nous nous cachons tous derrière une façade. Personne ne voit par-dessus. Très peu essayent. Derrière sa façade, V. voulait mourir. Qui s’en doutait? Je voudrais que quelqu’un me tende la main par-dessus ma façade. Que quelqu’un brise ma façade et me parle. Ca paraît si simple, c’est si difficile… Nous sommes emmurés.

11 mars 1996

« Ca fait plaisir de rencontrer des jeunes qui ont un but dans la vie. » Je ne me savais pas si bonne comédienne. Puisque personne ne voit par-dessus ma façade, j’ai coupé mon poignet avec des ciseaux. Si mon désespoir est invisible, les cicatrices, elles, se voient. Mais même ça, cet appel au secours flagrant, personne ne le remarque. Alors, que dois-je faire?!

14 mars 1996

La veine cède. Le sang gicle. Eclaboussure de vie. Début de mort. Mais même cela je n’y arrive pas. C’est plus solide que ça en a l’air.

15 mars 1996

Renaud avait condamné leur silence une dernière fois.

Derrière tes cheveux, derrière tes yeux noirs, derrière ton désespoir, il y a tes rêves. Ils sont si beaux que tu n’y crois pas. Nous rêvons trop, Renaud. C’est ce qui nous tuera.
C’est ce qui t’as tué. L’héro pour oublier que tes rêves sont irréalisables. Le shit pour les croire réels un instant.
Si nous avions accepté le monde tel qu’il est -détestable, peut-être aurions-nous vécu heureux.

Renaud lui-même n’est qu’un de mes rêves. Une illusion de plus. Quelqu’un à qui j’aurais pu parler. Un rêve de plus qui me blesse.

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