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Le consentement (fiction)

© Liliane Baie

Depuis combien de temps n’a-t-il pas mis le pied dehors ? Cette  pensée l’étonna. Puis il retomba dans le sommeil. Deux heures plus tard, il émergea à nouveau, une sensation de soif intense le forçant à lever  ses paupières lourdes. Où était-il donc ? Il avait du mal à fixer son  regard. Pourtant, à force de se concentrer il parvint à trouver des  repères qui lui apparurent familiers. Son jean sur une chaise, un  tableau sur le mur : chez lui, il était chez lui.
Mais d’où venait  alors ce sentiment d’étrangeté et de distance ? Avait-il eu une attaque  cérébrale ?
Peu à peu les souvenirs revenaient. Il était déjà là  hier, il en était certain, et avant-hier aussi, ainsi que le jour  d’avant… En fait, il lui semblait qu’effectivement il n’était pas sorti  depuis longtemps. Pourquoi se sentait-il comme malade ?
Son esprit  était plus clair maintenant, et il pouvait envisager de se lever afin  d’aller chercher un verre pour boire de l’eau.
A ce moment-là, comme il allait s’appuyer sur sa table de chevet parce qu’il se sentait  chancelant, il vit posés sur celle-ci un gobelet et une bouteille, ainsi qu’une boîte comprenant des gélules colorées. Une drôle de pensée le  traversa, comme une question. Mais il n’arrivait pas à se formuler  celle-ci clairement.
L’eau était tiède, mais elle apaisa cependant  sa soif intense. Il sentit la tentation de se recoucher mais, au prix  d’un énorme effort de volonté, il décida de rester debout, et de  réfléchir à ce qu’il allait faire. Son esprit s’éclaircissait, tandis  qu’il enfilait maladroitement les vêtements posés au pied du lit. Une  fois habillé, il se regarda dans le miroir en pied derrière la porte. Il y vit un grand type, les cheveux hirsutes, et mal rasé, plutôt  bedonnant, qui le regardait avec une certaine hébétude. C’était lui ?  Non seulement il ne reconnaissait pas cette image dans le miroir, mais,  de plus, il se sentait tellement étranger à lui-même que cela ne  l’étonnait pas.
La faim le conduisit vers la cuisine où il refit des  gestes routiniers, tels que préparer le café et faire chauffer des  croissants préemballés. Un souvenir de bonne odeur de petit déjeuner le  réveilla un peu plus, lui apportant des images anciennes d’une vie avec  une femme, sa femme, et des enfants petits, ses enfants… Où étaient-ils ? Il lui semblait qu’il y avait un avant (le parfum du café, sa femme,  ses deux enfants) et un après (ici, le sommeil, la solitude). Mais entre les deux ?
La dépression. L’effroi. Il se souvenait maintenant. Le  harcèlement, le surmenage. L’impossibilité de parler, et de s’en sortir. L’envie d’en finir. Les somnifères et l’alcool. Il était sûr de son  coup, personne ne rentrerait avant le soir. Mais le facteur avait sonné, il l’avait su après, à l’hôpital.
Ses idées étaient maintenant à peu prés claires. Il se souvenait de tout, ou presque.
Il se rappelait  avoir été attaché, à l’hôpital, il ne savait pas pourquoi. Il voulait  juste mourir, il ne voulait embêter personne. Pourquoi est-ce qu’on  l’avait laissé seul dans une pièce sans autre meuble qu’un lit fixé au  sol ? Sans livres, lui qui en avait lu tant ? Sans rencontres, alors que son militantisme l’avait mis au centre d’un réseau de solides amitiés ?
Alors, il s’était mis en colère.
Et après, cela avait été pire. Il s’était enfoncé dans un monde de brumes, où tout était lourd et où il se  sentait absolument seul. On lui disait qu’il allait mieux, parce qu’il  ne parlait plus de mourir et qu’il n’était plus agressif. Lui, il aurait voulu voir sa femme et ses enfants, mais on lui disait toujours que  c’était trop tôt, qu’il ne fallait pas les traumatiser. C’est vrai que  quand il avait revu sa compagne, celle-ci avait mal caché une panique  qui agrandissait son regard. Lui-même se sentait loin, gauche, il  n’arrivait pas à ressentir qu’ils étaient liés par de l’amour, tous les  deux, et par ces enfants qu’ils avaient tellement voulus.
Donc, les  visites de sa femme s’étaient espacées, et il ne le regrettait pas. Un  jour il sortirait, s’était-il dit, il redeviendrait lui-même, et la vie  reprendrait…

“Dring !”

En traînant les pieds, il se dirigea vers la porte et l’ouvrit.
Il reconnut tout de suite la jeune femme plein d’entrain qui s’engouffra  dans l’entrée sans attendre son invitation :
“Ah, je vois que ça va  mieux, aujourd’hui ! On s’est habillé, c’est bien ! C’est pour moi ?”
Un regard rieur accompagnait la question, mais l’infirmière n’attendit pas pour savoir s’il lui répondait : elle se déplaça rapidement dans  l’appartement et atteignit la chambre.
“Mais cela ne va pas du tout,  s’exclama-t-elle !” et tout d’un coup, il se rendit compte de sa faute  et se sentit tout penaud “Vous n’avez pas pris vos médicaments ! vous  savez qu’il suffit d’une seule prise manquée pour que je sois obligée  d’en informer le préfet…”.
“Mais pourquoi, réussit-il à dire, malgré  sa diction empêtrée, pourquoi, puisque je vais mieux depuis plusieurs  mois ? Je ne comprends pas…”
Elle lui parla lentement, comme on  explique une évidence à un enfant :
“Vous allez mieux parce que vous  prenez vos médicaments : vous avez été dépressif, mais aussi agressif et dangereux. C’est grâce au traitement que l’on vous a laissé sortir,  sinon, vous seriez toujours à l’hôpital…Allez, pas d’enfantillage, et  comme il est trois heures de l’après-midi, il faut prendre les deux  prises de ce matin en même temps : il vaut mieux que vous vous  recouchiez, sinon, vous pourriez avoir des chutes de tension.”
Il  leva la main, pour tenter de l’arrêter : elle parlait si facilement que  c’était une souffrance pour lui de sentir les freins qui alourdissaient  ses propres pensées et ses propres mots. Et il savait qu’elle avait si  peu de temps à lui consacrer !
“Je veux vous parler… Je ne peux plus vivre comme ça,  je n’ai plus ma femme, plus de famille, je ne travaille pas…”. C’était  un énorme effort de ne pas se laisser engluer dans la masse poisseuse  qui lui suggérait de laisser faire et de se taire. Mais il avait encore  tellement à dire. Il avait toujours été combattif, et il voulait la  convaincre qu’il pourrait allait réellement mieux s’il pouvait se  retrouver lui-même, avec sa pensée alerte d’avant, ses envies d’homme…
“Allons, allons !” Elle regardait déjà ailleurs “Il ne faut pas voir les choses  comme ça : beaucoup de personnes aimeraient être à votre place, dans ce  joli appartement, sans soucis, avec une gentille infirmière qui vient  s’occuper de vous deux fois par semaine !”
Il détestait son humour,  depuis le début. Il la détestait ! Une sourde colère montait en lui.  Mêlée à du désespoir.
C’est le désespoir qui prit le dessus et il  décida de calmer la colère, car celle-ci l’aurait ramené illico à  l’hôpital, où il n’aurait plus aucune possibilité de mettre son projet à exécution.
Il lui sourit : “Vous avez raison, je vais me recoucher  tout de suite…”.

Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou des faits réels n’est que pure coïncidence

NB : ce texte a déjà paru dans l’édition « Fictions futures »

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Isolée

Je pleure, je pleure tellement que les larmes coulent dans mes oreilles, trempent mon visage, mes cheveux et les draps. Mais je ne peux pas m’essuyer les yeux car ils m’ont attachée. Clouée dans ce lit et enfermée seule dans cette chambre pour avoir trop souffert. Souffert à avoir voulu mourir. Pour me sauver, je me suis coupée, j’ai fait couler mon sang pour arriver à supporter cette douleur, pour arriver à vivre. Mais ils n’ont pas compris, ils ne comprennent pas que je fais ça pour me sauver.
Et maintenant je veux mourir pour de bon. Je souffre tellement et je suis seule, seule comme un chien. J’attends un geste d’humanité. Je suis attachée, isolée. Comme je préfère pleurer seule chez moi qu’à côté d’eux qui ne me parlent pas.
Je suis dans cet hôpital pour me protéger du monde. J’ai peur du monde. Il va trop vite, il s’effondre, les autres voient tout à l’intérieur de moi, ils volent mes pensées et rient de moi. Et ici, on me traite de façon plus cruelle encore. On me fait du mal comme on ne m’en a jamais fait. Ils sont censés me soigner, ils sont même payés pour ça. Mais je ne vaux tellement rien que même ceux qui sont payés pour me soigner me font du mal. Comment quelqu’un pourrait-il être bon avec moi gratuitement dans ces conditions?
Je veux mourir pour qu’ils sachent le mal qu’ils m’ont fait. Je veux être le fantôme qui les hantera toute leur vie, je veux qu’ils regrettent, qu’ils se rendent compte de ma douleur, je veux qu’ils finissent comme moi attachés sur un lit et que personne ne se donne la peine de leur tendre la main. Et ce jour-là, je veux qu’ils pensent à moi et qu’ils regrettent. Ils me rendent méchante.
Je n’ai même plus le réconfort de fumer quand je veux. Je ne peux même plus me sauver en lisant, ni en me coupant.
Ils appelent cette prison chambre de soins intensifs. Ils aiment l’humour noir, ils sont affreusement cyniques alors que je crève de douleur à côté d’eux. Ou alors ils sont tellement fous qu’ils y croient. Je les déteste. Je ne leur parlerai plus jamais. Leur faire confiance? Ils sont là pour m’aider? Très drôle. Pour me tromper, oui, pour mieux m’achever. Je me tairai. Non, je ferai semblant, je leur sourirai hypocritement comme ils font. Je partirai d’ici, loin, très loin, pour mourir et m’échapper, mais surtout ne plus jamais rien leur raconter.
Que peut-on espérer du monde si ceux qui sont là pour vous aider vous font tant de mal? Rien, absolument rien. Les autres ne me doivent rien, eux me doivent asistance. Et ils m’enfoncent un couteau dans le coeur. Je voudrais hurler, mais ils viendraient encore me piquer. Alors je pleure en silence, à n’en plus pouvoir. Je veux mourir, là, tout de suite, pour que ça s’arrête.
Ils croient vraiment m’enlever mes envies de suicide en me traitant comme ça? Mais ils ne comprennent vraiment rien, et je n’arrive pas à comprendre qu’ils ne comprennent rien à ce point. Je ne comprends décidemment rien aux autres, je ne suis vraiment pas faite pour vivre dans ce monde, je n’y comprendrai jamais rien.
Je ne leur pardonnerai jamais.
Je partirai en courant, loin, très loin dans les colines, dans des habits qui ne sont pas les miens, pour que la maladie ne me reconnaisse pas, et je reviendrai hanter cet endroit maudit dans ma robe de nuit d’hôpital pour que mes geoliers me reconnaissent, et je chuchoterai des mots d’apaisement et je caresserai le front des êtres aussi misérables que moi qui pleureront dans cette chambre.

La caméra

Chez moi, il y avait des caméras. Même dans les toilettes. Quelqu’un m’observait sans cesse, pourquoi, je ne sais pas très bien, mais il me voulait du mal.
On ne voyait pas les caméras, car elles étaient extrêmement bien cachées.
Mais moi je sais qu’elles étaient là. Je sentais leurs regards, je savais qu’elles voyaient tout ce que je faisais, et peut-être même qu’elles transmettaient mes pensées à la personne qui me veut du mal.

Car cette personne continue à me filmer, à m’envahir de son regard inquisiteur.
Aujourd’hui, je suis dans une chambre blanche, fermée à clé, avec un lit et pas grand-chose d’autre. Mais la caméra est toujours là.
Et je la vois cette fois. Il n’a même plus essayé de la cacher. Je suis à sa merci, sous son oeil, enfermé.
Je suis transpercé, transparent, sans peau. Je hurle, je veux sortir, je ne veux plus être transpercé par son regard qui me tue. Je m’effondre, j’essaye de me cacher, mais la caméra est là, elle veille, je suis son prisonnier.

Un homme en blanc me dit que personne ne me veut de mal, qu’il n’y avait pas de caméras chez moi. Mais bien sûr que si puisqu’elle m’a suivi jusqu’ici. Pourquoi aurais-je inventé ces caméras alors que tout le monde voit bien que celle-ci est bien réelle? Elle est la preuve que je suis espionné.
Je m’énerve contre l’homme en blanc, il nie l’évidence. Il veut me faire croire que je suis fou alors que lui-même voit bien cette caméra et cette porte fermée.

Je n’en pouvais plus de me dissoudre devant la caméra, alors j’ai crié et je l’ai cassé. Quel soulagement. Mais ils n’ont pas compris, ils m’ont maitrisé comme si je n’essayais pas juste d’échapper à cet oeil de Moscou continuel, et ils m’ont attaché.

Je dois partir d’ici. Ils me disent que ce qui est visible n’existe pas, et ils me punissent d’essayer de ne pas devenir fou face à la caméra.