L’autre monde ou ce qu’est la déréalisation

Un des symptômes les plus difficiles à expliquer aux autres, c’est la déréalisation.

Pendant une dizaine d’années, j’ai vécu dans ce que j’appelais l’autre monde. Sur mon mur, j’ai toujours cette citation, qui représente bien ce que j’ai vécu: « Vous sur une rive, moi sur l’autre, nous resterons des étrangers ».

Mais comment expliquer cet autre monde? C’était le monde de la folie, un monde noir, une étendue de sable noir, un monde dans lequel j’avais eu le tort de mettre un pied et qui m’avait aspirée tout entière. Ce n’était pas une hallucination, c’était un monde uniquement mental.

J’avais l’impression de vivre dans un rêve, j’étais à côté de moi-même, je me regardais agir, je m’écoutais parler comme si ce n’était pas moi qui parlait ou agissait. Je regardais le monde autour de moi et je ne le comprenais pas. Je regardais la librairie où je travaille et je ne comprenais pas ce que je faisais là, je ne comprenais pas le sens de tout ça, de ce minuscule endroit dans cet univers si grand. Je regardais les couples et je ne comprenais pas ce que ces gens faisaient ensemble. Je regardais les animaux et les plantes comme des extraterrestres. Même certains objets me déroutaient, je ne comprenais pas comment deux objets pouvaient être identiques.  Le monde tournait à une vitesse folle, autour de moi qui était statique.

Ce monde, ce monde agité et bien codé, je n’en faisais plus partie. Il était dans une sorte de flou, de buée. J’étais dans l’autre monde, fou, peut-être, mais c’était le mien. Il avait du sens, même s’il était blessant. Même si j’y étais seule (ou presque, parce qu’il y avait des personnes imaginaires avec moi).

Les gens pensaient que je vivais parmi eux, alors que j’étais ailleurs. C’est comme ça que j’ai vécu la déréalisation. C’était un symptôme très troublant, d’autant que mon psychiatre me disait ne pas le comprendre.

Je pensais ne jamais pouvoir sortir de l’autre monde, j’en étais persuadée. Aujourd’hui, je suis dans le monde réel. Je suis sur votre rive. Mais je n’ai rien oublié.

12 commentaires »

  1. Bruno Said:

    Très bon témoignage sur la déréalisation.

    Il m’est arrivé de vivre cela mais de façon très fugace (et, également, très vive) : je me souviens de cette impression de ne plus savoir si j’étais éveillé ou si je dormais. C’est assez traumatisant.

    Est-ce que tu penses que c’est grâce à ton traitement que, maintenant, tu es « dans le monde réel » comme tu dis ?

    Pour ma part, depuis plusieurs années, je suis et me sens totalement isolé des autres mais selon une modalité différente de celle de la déréalisation. Je comprends les autres mais ne peux les rejoindre : comme si j’étais séparé d’eux par une vitre parfaitement transparente (qui me rend ainsi lisible leur vie) mais également infranchissable. Ce phénomène est, pour moi, plus la conséquence de la maladie que l’effet de cette dernière. Bien que je n’aie pas été diagnostiqué « psychotique » à proprement parler, je reste à tout le moins dans des catégories floues (troubles de la personnalité pas vraiment identifiés) ; d’ailleurs mon traitement est plutôt léger : 1/2 solian 100/jour (pour me désinhiber m’a-t-on dit, mais je n’ai jamais perçu la moindre différence…) et 10 mg de séroplex/jour. Par contre, sur le plan social, je suis totalement handicapé : j’étais très angoissé et incapable de gérer le moindre conflit ce qui m’a isolé des autres (par évitement) et, à présent (j’ai 46 ans), me sentant mieux sur ces points, je suis comme prisonnier des conséquences de cet isolement. Je bénéficie d’une pension d’invalidité et je mène une vie de reclus, quasiment carcérale. Le fait est que, pour n’avoir pas vécu ma vie, je n’ai rien à échanger avec les autres et cela me fait énormément souffrir. Je suis incapable d’engager la conversation et me sens honteux de ne pas travailler. Bref, mon problème psychique le plus important actuellement est une dépression causée par les troubles invalidants que j’ai eus par le passé, la perte de sens, les crises d’anhédonie et d’anomie : comme si tout était fini pour moi. Et, à cela, s’ajoute, comme c’est souvent le cas, des problèmes de sommeil.

    Est-ce que tu parviens à travailler ? A te faire des amis ?

    Bonne continuation à toi,
    Bruno

  2. Lana Said:

    Bonjour Bruno,

    je pense que mon traitement a permis de sortir des phases les plus vives de la déréalisation, et que la thérapie m’a aidée aussi à ne plus me sentir prisonnière de l’autre monde.
    Ca peut encore m’arriver quand je suis un situation de stress, mais c’est passager, et surtout j’arrive à l’analyser.
    Oui, j’arrive à travailler et à avoir des amis, maintenant je prends plaisir à voir des gens.
    As-tu pensé à fréquenter d’autres personnes atteintes de troubles psychiques (dans un GEM par exemple). Par expérience, je trouve que les choses sont plus faciles, il n’y a pas de honte à avoir par rapport au fait de ne pas travailler par exemple, on n’a pas à cacher ses troubles, son passé etc.

  3. Nathalie Said:

    @Bruno : vous dites « Le fait est que, pour n’avoir pas vécu ma vie, je n’ai rien à échanger avec les autres… » Quelle chose horrible à penser de vous-même ! Vous avez vécu des choses, que vous énumérez vous-même. Alors, évidemment, j’imagine que vous n’avez pas envie de les ressasser. Mais tout ça est aussi réel que mon job et mes voyages, et aussi beaucoup plus pertinent. Vous savez, les traumatismes engendrés par la maladie de ma mère en disent bien plus long sur moi que le fait que j’aie brièvement vécu à Perth. Ma vie intérieure a bien plus de sens, d’impact, pour moi, que tout le reste. Et je pense sincèrement que c’est passionnant.
    Aussi, je rejoins Lana : peut-être fréquenter d’autres personnes atteintes de troubles pourrait-il vous faire du bien, en effaçant cette barrière que vous ressentez entre les gens « normaux » et vous (mais ne vous leurrez pas, les gens « normaux » sont juste moins atteints, ou plus doués pour cacher leurs maux :))
    Sinon, moi ça me plairait de discuter avec vous 🙂

  4. Bruno Said:

    @Lana et Nathalie :
    J’ai effectivement essayé les GEM et autres hôpitaux de jour mais ne m’y suis jamais senti bien.
    En fait, selon moi, ce qui permet de soutenir convenablement une vie c’est être dans l’échange avec l’autre. A l’âge adulte, c’est l’activité professionnelle qui, conférant un statut, autorise l’entrée dans cet espace de l’échange (d’où le désarroi des personnes en situation de chômage qui se désocialisent). En plus de permettre à la personne qui travaille de gagner sa vie par un salaire, son statut d’actif est une marque symbolique qui lui vaut reconnaissance par ses pairs en étant perçu comme un semblable qui poursuit la même aventure de vie. L’activité professionnelle en tant que statut est porteuse de significations sociales sans lesquelles la vie avec les autres est impossible (faute d’une possibilité de se reconnaître dans l’autre) : parmi ces significations, il y a d’abord la responsabilité (la personne parle au nom d’elle-même, elle n’est pas sous « tutelle sociale »), ensuite l’autonomie qui, elle, permet de tisser des relations symétriques avec les autres qui prennent la forme d’un contrat : par la parole on établit un contrat dans lequel en échange de ce dont j’ai besoin et que l’autre me fournit, je m’engage à lui apporter ce dont il a lui besoin (et ce n’est pas que dans le travail, c’est la même chose dans l’amitié, les couples) ; sans ces éléments, non seulement c’est un autre qui doit parler pour soi (on est évacué du langage relationnel) mais, en plus, les relations sont fortement asymétriques : j’ai besoin de l’autre mais lui n’a pas besoin de moi de sorte que si je le sollicite, je lui donne en même temps un pouvoir énorme sur moi et l’on n’est alors plus dans la logique horizontale du contrat mais de la domination verticale.
    Tout cela c’est le grand problème des personnes en situation de handicap psychique : dès le début leurs symptômes les empêchent d’être reconnus comme semblables et on les relègue presque instinctivement aux franges de l’humanité, ils sont évacués de l’espace des échanges car on ne se reconnait pas en eux. Ensuite, ne pouvant travailler à l’âge adulte, ils n’ont accès ni à l’autonomie ni tout à fait à la responsabilité : ils sont alors vécus comme des enfants qui n’ont pas grandi et, tant bien que mal, le soin qu’on leur apporte s’assimile à une sorte de « gestion des fous » sous la forme d’activité occupationnelles sans horizon et n’ayant pour vocation que d’alléger les souffrances de l’oisiveté tout en maintenant sous contrôle les comportements et les corps (contrôle de la prise des médicaments, entretiens sociaux-médicaux surveillant la gestion des finances et offrant un accompagnement dans les démarche administrative, …)
    Pour ma part, je pense que seul le travail me permettrait de sortir un peu de ma condition actuelle. En ce moment, je suis en train de renouveler mon dossier MDPH et je vais demander une orientation ESAT : il y en a un pas loin de chez moi avec des activités rémunérées (faiblement mais ce n’est pas l’important, c’est le statut que je cherche) dans des domaines où je pourrais trouver mon compte (mécanique, espaces verts).
    J’espère que ça marchera…

  5. Lana Said:

    J’espère aussi que ça marchera.

  6. Bruno Said:

    Merci.
    (désolé d’avoir encombré la page de commentaires avec mes histoires personnelles…)
    Bonne continuation à toi et à Nathalie,
    Bruno

  7. Lana Said:

    Il n’y a pas de problème 🙂

  8. Hlhl Said:

    Vaste question que de cerner ce qu’est la déréalisation. Ce qui tu décris n’est apparemment pas propre à la schizophrénie d’ailleurs.
    La sensation de marcher dans ce monde sans vraiment y adhérer, de faire les choses automatiquement parce qu’il doit en être ainsi pour fonctionner normalement socialement, sans vraiment en voir le sens, que tout va trop vite, c’est ainsi que je perçois le monde, et ce depuis des années. Est-ce de la déréalisation ? Grande question, à laquelle les psy se gardent bien de répondre …

  9. MonstresdeFoire Said:

    Bonsoir,

    Merci pour l’article. La déréalisation est ce qui a marqué mon entrée dans la maladie, avec la dépersonnalisation. Même les lieux les plus familiers comme ma chambre prenaient une allure d’étrangeté, comme s’il y avait un voile. L’angoisse était prédominante. J’étais coupée du monde, et chaque objet de la vie quotidienne devenait la source de questionnements incessants. En effet, la déréalisation est le symptôme le plus difficile à décrire mais si je devais absolument le faire je le résumerais ainsi : le monde social est aboli et seul subsiste le monde physique, lequel forme alors toute notre expérience immédiate du monde. Cette expérience devient alors traumatisme puisque tout ce qui allait de soi se métamorphose en objet étranger et inconnu. Les questionnements métaphysiques suivent inévitablement. Qu’est-ce qui est, pourquoi, suis-je moi-même quelque chose, et si oui pourquoi suis-je quelque chose, pourquoi pas le néant finalement, qu’est-ce que qui me sépare du reste du monde? Il faut aussi noter que la déréalisation peut apparaître dans d’autres troubles que la schizophrénie : troubles anxieux, dépression, syndrome de stress post-traumatique etc. Et pourtant… peu de gens osent en parler, ce qui aggrave bien évidemment la situation. Et cela se comprend : comment parler de l’indicible?

    @Bruno votre commentaire sur le statut des personnes ayant un handicap psychique est limpide et extrêmement pertinent.

  10. Lana Said:

    Merci pour cette description intéressante de la déréalisation.

  11. Lin Said:

    Je ne déréalise pas pareil, pas sur si longtemps, mais il y a toujours cette notion d’étrangeté, de décalage que les autres souvent voient sans comprendre. Au final, ma façon la plus claire de le dire c’est que le monde est à côté de mes pompes. Tout est un peu de travers. Juste assez pour que ce ne soit plus le bon monde. Juste assez pour que ça m’effraye, que je ne sache plus exactement où je suis. Ou c’est moi qui suis à côté de mes pompes. Mais moi, ça, ça me protège d’autres choses. Pas que ce ne soit pas angoissant (qu’est-ce que ça l’est !), mais ça reste une de mes protections.

  12. Lana Said:

    Oui, moi aussi j’avais l’impression d’être à côté de mes pompes, je disais marcher à côté de moi-même.


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