Inexprimable schizophrénie

Aujourd’hui, j’ai participé au tournage d’un documentaire sur les troubles psychiques.  Je m’en suis bien sortie, mieux que ce que je croyais, je n’ai pas bafouillé, j’ai terminé mes phrases, je n’ai pas parlé trop vite, et les gens qui étaient là ont paru intéressés.

En rentrant, dans le train, j’ai repensé à tout ce que je n’avais pas dit. Tout ce que j’aurais pu dire. J’ai trouvé que je n’avais pas assez bien expliqué ce qu’était la schizophrénie. Ca m’a fait mal au cœur. Je ne savais pas si je me sentais mal d’avoir reparlé de tout ça (CA, comme je dit souvent au lieu de dire schizophrénie) ou parce que je ne m’étais pas assez bien exprimée à mon goût.

Les deux sont possibles. D’un côté, il y a quelques jours, je me demandais si j’étais vraiment schizophrène, parce que je vais bien et que j’ai l’impression parfois de n’avoir jamais été malade. Alors, me replonger dans tout ça, ce n’était pas facile, c’était remuer de la souffrance, me rappeler que j’avais été bel et bien malade.  De l’autre, il y a le côté inexprimable de la schizophrénie. J’ai beau en parler, je ne le fais jamais comme je le voudrais, jamais assez bien, jamais assez clairement, jamais assez complètement.  C’est d’ailleurs pour ça je crois que je ne cesse d’en parler, d’écrire sur ce sujet, pour essayer de faire mieux que la fois précédente.

Les choses les plus importantes dans la vie des gens sont en général l’amour, la naissance d’un enfant, le deuil. Les choses les mieux partagées du monde. La chose la plus importante dans ma vie, qui l’a le plus bouleversée, la plus dure, la plus intense, ça a été la folie. Ca a été de vivre dans l’autre monde, d’être seule sur l’autre rive. Depuis le début, j’ai essayé de créer des ponts, j’ai espéré que quelqu’un me parle. Pendant longtemps, ça  n’a pas eu lieu. Et c’était un drame, ça m’enfonçait encore plus dans la maladie. Aujourd’hui, je parle, j’ai retrouvé une voix, des mots, et des gens m’écoutent. Je ne suis plus dans l’autre monde. Mais comment parler des innombrables symptômes? Comment rendre compte de l’angoisse insondable? De la douleur terrible de la dépression? Je ne sais pas. Je cherche toujours. Et d’avoir vécu cette expérience inexprimable, oui, ça me fait mal au cœur, de ne pas arriver à la dire comme je le voudrais aussi. Ce ne sont plus les gens en face de moi qui sont en cause, au contraire, j’ai rencontré beaucoup de gens très à l’écoute et compréhensifs, ça vient uniquement du caractère si étrange de cette maladie qu’il n’y a pas de mots pour la dire et que ça me renvoie à cette expérience solitaire qu’elle a été.

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15 commentaires »

  1. Alain Said:

    J’ai souvent pensé à ce phénomène à savoir qu’il n’y a pas de mots pour exprimer ce qu’est la maladie. C’est en partie vrai et en partie faux. En partie faux car tu l’as bien décrit dans ton blog entre autres. En partie vrai car il y a une part de l’expérience qui est indicible peut être parce que les mots n’ont pas été inventés pour cela. On peut dire que c’est l’horreur absolue mais on ne peut pas vraiment en dire plus. Peut être que d’autres ont un autre avis…

  2. Lana Said:

    Je crois comme toi que les mots pour dire cette maladie n’ont pas été inventés, car c’est une expérience qui n’est pas assez commune. Il y a les mots scientifiques, mais ils ne disent rien de la souffrance.

  3. Alain Said:

    Recueillement

    Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
    Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
    Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
    Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

    Pendant que des mortels la multitude vile,
    Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
    Va cueillir des remords dans la fête servile,
    Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

    Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
    Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
    Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

    Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
    Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
    Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

    Baudelaire

    Certains poètes ont pu l’exprimer à leur façon, Baudelaire en fait partie.

  4. Lana Said:

    Moi mon poème préféré c’était El desdichado de Nerval

    Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
    Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
    Ma seule Etoile est morte, – et mon luth constellé
    Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
    Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
    Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
    La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
    Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.
    Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
    Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
    J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…
    Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
    Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
    Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

  5. Câlins.
    Gros courage aujourd’hui!
    J’ai eu les larmes aux yeux en lisant ton texte.
    Je ne pourrais pas expliquer comme je voudrais mon trouble demain non plus. #cavaetrecompliqué

  6. Francine HARDIVILLE Said:

    Bonjour Lana
    En vous lisant , j’ai des frissons! J’ai essayé d’accompagner mon fils pendant plus de 20 ans dans sa souffrance, ses crises d’angoisse. Il va mieux maintenant et c’est lui qui me dit que la vie est belle, que la souffrance a une fin alors que depuis 20 ans, je lutte contre la dépression chronique que peu de personnes comprennent.
    Permettez moi de vous embrasser.

  7. Anonyme Said:

    Merci. Je suis actuellement au chevet de ma soeur en fin de vie et schizophrène. Votre blog m’aide à mieux comprendre ne pas comprendre…

  8. Francine HARDIVILLE Said:

    Quel beau geste que celui d’accompagner un être cher jusqu’à son dernier souffle sachant aussi les souffrances supportées ! Bon courage.

  9. brunober Said:

    A reblogué ceci sur C3RP.

  10. Marie Josee Courcy Said:

    Tes mots trouvent bien le chemin pour aider à mieux comprendre la schizophrénie pour nous les membres de la famille qui plus souvent qu’autrement sommes dépourvu pour venir en aide…. merci de nous laisser entrer dans ce monde si je peux l’exprimer ainsi …..

  11. Lana Said:

    Merci pour vos messages.

  12. Lana, laisse-moi te dire que malgré ton insatisfaction, tes mots forment le plus beau et le plus juste des ponts entre les 2 rives
    ton témoignage est un immense espoir pour tous !

  13. Francine HARDIVILLE Said:

    Comme c’est justement exprimé!

  14. Alain Said:

    Pour ce qui est d’exprimer la réalité à travers des mots, j’ai un jour dit ceci à un membre de ma famille qui me demandait ce qu’était la maladie : « un cauchemar éveillé permanent ». La personne a été très touchée. On ne va pas au fond des choses en disant cela mais ça donne un aperçu car chacun a fait des cauchemars.

  15. Lana Said:

    Merci Sylvie, ce que tu dis me touche.
    Alain, oui c’est une bonne comparaison.


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