Tant pis pour toi

En lisant le livre de Christophe Malinowski,  « Etre soignant en psychiatrie », j’ai compris pourquoi le « tant pis pour eux » de ma psychiatre m’avait fait tant de mal.

Ce « tant pis pour eux », elle me l’a dit à propos des patients qui faisaient semblant d’aller bien en sortant de chambre d’isolement. Elle me disait que l’isolement donnait de bons résultats, je lui ai dit évidemment, les patients font semblant d’aller bien pour ne pas y retourner, vous ne le saviez pas? Non, m’a-t-elle répondu, eh bien tant pis pour eux. Là-dessus, notre entretien s’est terminé. Pendant quinze jours, j’ai repensé à ça, ça me faisait mal ce « tant pis pour eux », très mal. Je me suis dit il faut que je lui explique, elle ne peut pas penser ça, pas vraiment. Alors je lui ai  redit mon point de vue, le non-choix de ces patients, qui ne pouvaient que faire semblant pour ne pas être maltraités à nouveau. Elle a dit « tant pis pour eux, je le maintiens ».  Alors j’ai perdu confiance et je n’ai plus été voir ma psychiatre.

Je n’ai jamais parlé à ma nouvelle psychiatre ni à mon médecin généraliste de ce qui avait entraîné cette rupture. Ca paraissait tellement dérisoire. Quatre petits mots. A propos de chambre d’isolement, moi qui n’ait même pas été isolée.

Dans son livre, Christophe Malinowski nous raconte l’histoire de Tomasz, dont l’hospitalisation volontaire se transforme en hospitalisation sous contrainte avec mise en chambre d’isolement et contention. Après ça, parce qu’on ne l’a pas écouté, parce qu’on n’est pas venu à sa rencontre, il comprend que s’il veut sortir, il doit faire semblant d’aller mieux, donner aux soignants ce qu’ils veulent, dire ce qu’ils veulent entendre.  Alors, tous se réjouissent du succès de son hospitalisation.

J’ai pensé exactement la même chose que lui quand j’ai été hospitalisée. Heureusement plus rapidement, heureusement sans autant de dommages, mais c’est comme ça que je suis sortie, en faisant semblant d’aller bien, en disant ce qu’il fallait. Comme pour Tomasz, il n’y avait pas de confiance possible. Et il n’y en aura plus jamais, pas dans l’institution.

Alors le « tant pis pour eux », ce n’était pas seulement une histoire de chambre d’isolement que je n’avais pas connue et de patients abstraits. Il était aussi pour moi. Moi aussi j’avais fait semblant. Et à cela, ma psychiatre, en le disant et en le maintenant, répondait qu’elle préférait voir son prétendu succès que des souffrances bien réelles. Que ma souffrance bien réelle. Et cela, je ne lui pardonnais pas.

 

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8 commentaires »

  1. Ton article est dur parce que réel. Mais il est toujours autant nécessaire. Le problème avec ça, c’est que je ne peux pas dire « Tant pis pour elle ». Parce qu’elle est passée à côté de toi, et parce qu’elle passe à côté de tant d’autres personnes soignées, ou plutôt ayant besoin de présence, de considération, de respect…

    Alors oui, certains iront mieux seuls, mais d’autres n’iront pas mieux et seront seuls quand même. Et cette simple idée est insupportable.

    Cette idée aussi de toute puissance qui émane de ce « Tant pis pour eux ». Non, c’est bien plus que cela. C’est une question essentielle : « Pourquoi exerces-tu ce métier comme tu irais chez le marchand, en te disant que tu iras ailleurs lorsqu’il y a une rupture de stock sur un produit? Pourquoi oublies-tu l’humain caché, écrasé sous ce mot de « Hospitalisé sous contrainte », de « cas psy » ?

  2. Lana Said:

    Cela dit, cette psychiatre m’a aussi beaucoup apporté, elle était chaleureuse et gentille, mais cette phrase a cassé quelque chose.

  3. Hlhl Said:

    L’enfer est pavé de bonnes intentions … et il semble difficile de leur faire admettre que quand on commence à faire semblant d’aller bien après avoir demandé de l’aide, c’est qu’ils se sont planté de méthode …

  4. A reblogué ceci sur trolldejardin.

  5. Dav' Said:

    Bonjour. Vous êtes réactive, vous, Lana, vous avez su parler à votre psychiatre rapidement. La chambre d’isolement, je ne l’ai pas connue, mais je connais l’hospitalisation à la demande d’un tiers, et ce n’est pas facile de se réconcilier avec ledit tiers, quand c’est votre parent le plus proche, et quand, surtout quand (j’aimerais placer l’accent sur ce point, c’est le sens de mon commentaire, peut-être un peu hors-sujet, tant pis), quand tout au long de ces hospitalisations contraintes (qui durent le temps d’une petite éternité) nul psychiatre, nul médecin n’a posé un diagnostic sur mon cas, nulle pathologie n’a été nommée par les médecins. Et j’en ai vu, des psys, lors des hospitalisations en catastrophe, où ma parente était parfois plus catastrophée que moi, et les psys parfois d’un flegme révoltant.

    « Il faut vous soigner », ça n’a jamais été plus loin, et avec en plus l’impatience ou l’agacement affichés des internes lorsque je me rebiffais contre ça, en leur demandant de me rendre ma liberté. J’ai dû rester hospitalisé des semaines, j’ai dû prendre un traitement, j’ai dû me soigner, oui, mais pourquoi ? Pas parce qu’on m’avait dit : vous êtes atteint de schizophrénie. Mais plutôt : « Vous êtes malade. — Mais de quoi ? — On ne sait pas, soignez vous. » C’est incroyable, au début. Au tout début, c’est un ami, le fils d’un médecin généraliste, qui m’a dit au téléphone : « Tu as fait une bouffée délirante aigüe. » Le premier psy que j’ai rencontré me l’a confirmé sur ma demande, c’est tout. Sept ans, sept années d’errance mentale et devenue physiologique, avant qu’un jeune interne en psychiatrie me convoque dans son bureau, à l’hôpital, lors de mon septième et dernier passage, en me disant comme cela : « Alors voilà, vous êtes schizophrène. » Par deux fois, quelques mois avant ça, j’avais émis cet avis sur moi-même, dans mon journal intime. Or, lors de mon arrivée contrainte à l’hôpital, cette fois-là, j’étais déjà résolu à me soigner pour de bon, coûte que coûte, à fond. Mais pourquoi et comment voulez-vous, chers docteurs, que des années durant, nous nous soignions sur la seule foi d’un genre d’injonction comme : « vous devez vous soigner, (non, vous n’en saurez pas plus) ». D’un autre côté, on est souvent jeune lorsqu’on devient psychotique, et notre volonté, notre sensibilité, notre personnalité sont embarquées dans tout un tas de choses qu’on n’a pas fini d’apprendre et d’expérimenter, ce qui n’empêche pas de comprendre une parole intelligible. Pourquoi ne pas responsabiliser plus vite des malades qui ne sont pas des bêtes ? La jeunesse coûte cher à tout le monde. En réponse à l’injonction aux soins, je répondrai maintenant, s’il le fallait pour moi, par une injonction au diagnostic et à la parole, réciproquement, pas la seul parole univoque des patients, mais aussi celle des psys. Il faut, au minimum, décoincer les dents et avoir un discours réaliste, pour décoincer un schizophrène délirant qu’on soupçonne de ne pas être dans la réalité, de penser des choses qui n’existent pas ailleurs que dans son esprit, d’halluciner ; c’est logique.

    D’ailleurs, ma psychiatre actuelle ne me parle pas toujours assez à mon sens, et ça ne me suffit plus. Elle m’a très longtemps aidé à m’exprimer, à guérir tant que possible mes hantises, mes monstres, mes angoisses indélébiles, elle m’a aussi prescrit de l’Abilify, qui est d’un grand secours pour moi, comme pour d’autres, mais sur le plan relationnel, même si son fréquent silence est le signe d’une grande qualité d’écoute, que j’ai appréciée le plus souvent, il engendre maintenant pour moi de nouvelles angoisses, qui entrent en résonance avec mes difficultés d’intégration sociale, qui reviennent à me sentir incompris, sans provoquer l’intérêt des autres. Je souffre par exemple que des gens, des proches ou des connaissances, se coupent la parole à tout bout de champ, enchaînent, dans la fraction de seconde, le temps que je reprenne mon souffle, sur un tout autre sujet que je ne parviens pas à contrôler. Moi-même je ne sais plus bien dialoguer, je crois, à moitié à cause de cela, à moitié à cause de l’isolement, la solitude. Donc, je me prends à rêver d’un psy avec qui dialoguer, comme si ça allait m’aider sur le plan extérieur. Je ne sais pas si ça pourrait changer quoi que ce soit.
    Pardon pour la longueur, et merci pour cet espace, on ne le dira jamais assez, mais il faut que ça bouge pour nous, et ici, justement, c’est permis d’en parler.

  6. Lana Said:

    Bonjour Dav et merci pour votre témoignage. Je suis d’accord avec vous sur le fait de parler du diagnostic aux patients. Je ne vois pas comment on peut se soigner correctement, ce qui veut dire prendre un traitement mais aussi à apprendre à reconnaître les symptômes quand ils reviennent, si on nous laisse dans l’ignorance. Comment reprendre sa vie en mains quand tout ce qu’on attend de nous est qu’on soit un gentil petit patient qui dit amen aux médecins sans même savoir où ils veulent en venir?

  7. gilles Said:

    Ton témoignage me touche, j’ai moi-même fait semblant d’aller mieux face à une psychologue. Après une tentative de suicide aux médocs à 14 ans, j’ai eu droit à un « t’as de la chance, la prochaine fois c’est l’hôpital psychiatrique » de la part d’un infirmier du CHU, ce qui voulait bien dire qu’il le voyait comme une sorte de punition, et que la tentative de suicide c’était une sorte de caprice pour lui. On m’a ensuite imposé le suivi avec une psy très fine qui m’a dit: « alors, on a voulu jeter le bébé avec l’eau du bain? » pour parler de ma tentative. Autant dire qu’avec l’épée de Damoclès de l’internement en HP et une psy aussi compréhensive, j’ai simulé une amélioration, ce qui n’était pas trop dur puisque j’avais intériorisé la honte de mes souffrances et que j’avais envie de faire cesser au plus vite ces entretiens imposés (leur aspect imposé les rendait déprimants, et humiliants).

    Ceci dit, ça m’a permis de développer une certaine capacité à raconter ce que veut entendre l’institution, ce qui n’est pas inutile par la suite chez Pôle emploi 🙂
    Dans ce type d’approche psy, comme chez Pôle, c’est du contrôle social pur et dur maquillé sous l’argument de « l’aide ».

  8. Lana Said:

    Merci pour ton témoignage. J’ai l’impression que ce genre de réaction n’est pas rare, les gens ont tendance à déconsidérer les tentatives de suicide, surtout à l’adolescence, malheureusement.


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